L’ecart productivite-salaires aux Etats-Unis sous quatre conventions
La productivité américaine a devancé la rémunération américaine depuis 1964 d’un facteur 2,55, ou d’un facteur 1,18. Les deux chiffres sortent des mêmes séries du BLS, sur les mêmes 249 trimestres. Ce qui les sépare, ce sont deux choix de méthode que presque personne n’énonce. Sur 249 trimestres, l’écart traverse tous les régimes que les grands cadres macroéconomiques et géopolitiques de la finance servent à dater.
Productivité et salaires aux États-Unis : les quatre conventions en usage
Indice, 1964 T1 = 100. Chaque courbe de rémunération associe une mesure de paie et un déflateur.

Sources : Bureau of Labor Statistics des États-Unis via FRED (OPHNFB, COMPNFB, COMPRNFB, AHETPI, IPDNBS). Graphique : Eco3min Research.
Entre 1964 T1 et 2026 T2, la productivité horaire du travail américain atteint un indice de 333,4 (1,95 % par an). Sur la même fenêtre, la rémunération termine à 130,9 selon la convention retenue par l’Economic Policy Institute, et à 281,9 selon celle défendue par Martin Feldstein. Soit un ratio de découplage de 2,55 contre 1,18. Le BLS ne publie ni l’une ni l’autre : sa propre série de rémunération horaire réelle est déflatée par les prix à la consommation et se place entre les deux, à 1,67. Deux choix séparent ces lectures : compter ou non les cotisations employeur dans la paie, qui vaut 68,9 points d’indice, et déflater la paie par les prix à la consommation ou par le prix de ce que le secteur produit, qui vaut 53,7 points. Leur effet conjoint en ajoute 28,3 de plus. Cette page publie les quatre combinaisons plutôt que celle qui arrange une thèse. Quelle que soit la convention, la productivité reste la variable lente sous le cycle économique et ses phases successives.
Les quatre conventions, côte à côte
Le débat sur la productivité et les salaires n’est pas un désaccord sur la donnée. Tous les chiffres ci-dessous sortent des mêmes cinq séries du BLS. C’est un désaccord sur deux définitions, et le tableau contient tout l’argument.
| Convention | Mesure de paie | Déflateur | Indice de paie 2026 T2 | Ratio | Employée par |
|---|---|---|---|---|---|
| C1 | Salaires horaires de production et de non-encadrement | Déflateur de recherche du BLS (CPI-U-RS) | 130,9 | 2,55x | Economic Policy Institute |
| C2 | Rémunération horaire, tous salariés | Déflateur de recherche du BLS (CPI-U-RS) | 199,8 | 1,67x | la série réelle publiée par le BLS |
| C3 | Salaires horaires de production et de non-encadrement | Déflateur de la production nonfarm business | 184,6 | 1,81x | aucun camp |
| C4 | Rémunération horaire, tous salariés | Déflateur de la production nonfarm business | 281,9 | 1,18x | Feldstein (2008), cadrage part du travail |
La productivité est la même ligne dans les quatre cas : un indice de 333,4 au 2026 T2, en progression de 1,95 % par an. Seule la courbe de rémunération bouge.
Les deux choix qui déplacent la réponse
Le premier choix porte sur ce qui compte comme paie. Le salaire horaire exclut les cotisations employeur à l’assurance santé, aux plans de retraite et aux charges sociales. La rémunération totale les inclut. Sur 249 trimestres, cet écart vaut 68,9 points d’indice, et sa croissance tient presque entièrement aux primes d’assurance santé, qui parviennent au salarié sous forme de couverture et non d’argent disponible.
Le second choix porte sur l’indice de prix qui déflate la paie. Les indices de prix à la consommation mesurent ce que les salariés achètent. Le déflateur de production mesure le prix de ce que le secteur fabrique. La productivité est déjà exprimée en prix de production par construction : la comparer à une paie déflatée par les prix à la consommation revient donc à confronter deux bases de prix différentes. Ce choix vaut 53,7 points.
Aucun des deux choix ne rend compte de l’écart à lui seul. Appliqués ensemble, ils ajoutent 28,3 points de plus que la somme de leurs effets séparés, parce que les deux corrections se composent sur six décennies.
Ce qui sépare les deux réponses, étape par étape
Indice de rémunération au 2026 T2, base 100 au 1964 T1, décomposé de la lecture la plus large à la plus étroite.

Sources : Bureau of Labor Statistics des États-Unis via FRED. Graphique : Eco3min Research.
Qui emploie quelle convention
L’Economic Policy Institute, centre de recherche américain proche du mouvement syndical, compare le salaire horaire des salariés de production et de non-encadrement, déflaté par le CPI-U-RS, à la productivité de l’économie totale. C’est la ligne C1, et c’est la source du graphique bien connu montrant un écart large et croissant.
L’objection formulée par Martin Feldstein en 2008 retient la rémunération horaire totale déflatée par l’indice de prix de la production du même secteur. C’est la ligne C4, et elle montre une rémunération qui suit la productivité de beaucoup plus près.
Le BLS ne publie ni l’une ni l’autre. Sa série de référence de rémunération horaire réelle est déflatée par les prix à la consommation, et non par les prix de production, ce qui en fait la ligne C2, à 1,67. C’est aussi le contrôle de toute la chaîne de calcul : reconstruire la série publiée à partir du déflateur dérivé renvoie 0,000 point d’écart. Le chiffre de l’institut statistique se place entre les deux positions militantes au lieu d’en valider une.
La ligne C3 n’est employée par personne. Elle figure ici parce qu’elle isole le choix du déflateur à lui seul, ce qui rend la décomposition possible. Elle établit aussi un point qu’aucun des deux camps ne souligne : C2 et C3 arrivent très près l’une de l’autre, à 199,8 et 184,6, donc les deux choix pèsent d’un poids comparable au lieu que l’un domine.
La lecture étroite porte un détail qu’aucun camp ne cite volontiers. Sous C4, la rémunération n’était pas seulement proche de la productivité, elle lui était supérieure sur 74 des 249 trimestres, et l’est restée jusqu’au 2001 T3. Sur cette convention, la rupture du début des années 1970 que la lecture large a rendue célèbre n’apparaît pas : la divergence ne s’installe que dans les années 2000. Sous C1, le même croisement remonte au 1965 T2 et ne s’est jamais reproduit.
Ce que cette page ne tranche pas
Publier quatre chiffres ne revient pas à dire que la question n’a pas de réponse. Trois arguments survivent à l’exercice, et ils ne pointent pas dans la même direction.
En faveur du déflateur de consommation : un salarié éprouve sa paie comme un pouvoir d’achat sur des biens de consommation, pas sur la production du secteur marchand non agricole. Si la question porte sur le niveau de vie, le panier de consommation est la base pertinente, et la lecture large est alors la plus honnête.
En faveur du déflateur de production : l’argument est arithmétique. La productivité est une production par heure valorisée en prix de production. La comparer à une paie valorisée en prix de consommation incorpore le prix relatif de la consommation par rapport à la production dans une statistique censée décrire le partage de la valeur ajoutée. Sur cette lecture, le chiffre étroit est le seul cohérent avec lui-même.
Contre la lecture de l’un ou l’autre comme mesure d’équité : la série de rémunération couvre tous les salariés, y compris les mieux payés. Une distribution des salaires qui se creuse peut donc laisser la rémunération moyenne suivre la productivité pendant que le salarié médian ne voit ni l’une ni l’autre. La ligne C4 est compatible avec un marché du travail sain comme avec un marché très inégal, et ne les distingue pas.
Méthodologie
La productivité est la production réelle par heure du secteur marchand non agricole, série FRED OPHNFB, trimestrielle, corrigée des variations saisonnières. La paie est soit le salaire horaire moyen des salariés de production et de non-encadrement (AHETPI, mensuel, moyenné en trimestres), soit la rémunération horaire du même secteur (COMPNFB). Les déflateurs sont l’indice de prix de la production nonfarm business (IPDNBS) et le déflateur de recherche du BLS.
Ce dernier n’est pas publié comme série autonome sur FRED. Il est dérivé ici comme la rémunération horaire nominale divisée par la série de rémunération horaire réelle du BLS (COMPNFB sur COMPRNFB). Le BLS documente cette série comme déflatée par le CPI-U-RS jusqu’à fin 2005 puis par le CPI-U, et la série dérivée reproduit exactement cette rupture : elle diverge du CPI-U publié entre 1974 et 1994, puis cesse de diverger après 2005. Reconstruire la rémunération réelle à partir du déflateur dérivé restitue la série publiée par le BLS à 0,000 point d’indice, ce qui constitue le contrôle croisé de l’ensemble.
Toutes les séries sont ramenées à 100 au 1964 T1, premier trimestre où les quatre conventions sont calculables, AHETPI commençant en 1964. Les deux conventions fondées sur la rémunération totale remontent à 1947 et ne sont volontairement pas prolongées, afin que les quatre lignes partagent une même fenêtre.
indice_de_paie = (paie nominale / deflateur) ramene a 100 au 1964 T1
Limites
- Employer le CPI-U publié à la place du déflateur de recherche du BLS élargit C1 de 2,55 à 2,78 et C2 de 1,67 à 1,82. Les deux variantes figurent dans le CSV. Aucun des deux camps n’emploie le CPI-U publié pour cette comparaison, d’où son statut de sensibilité et non de ligne du tableau.
- La productivité retenue ici est celle du secteur marchand non agricole, alors que la comparaison de l’EPI porte sur la productivité de l’économie totale. Les deux périmètres diffèrent grosso modo des administrations et des ménages, et l’écart est plus faible que n’importe lequel des choix décomposés plus haut.
- AHETPI couvre les salariés de production et de non-encadrement, soit environ quatre cinquièmes de l’emploi privé. C’est une moyenne à l’intérieur de ce groupe, pas une médiane, et elle n’est pas corrigée des effets de composition.
- Chaque chiffre est une comparaison de niveaux entre deux trimestres distants de soixante-deux ans. Rien ici n’identifie une cause, un mécanisme ou un point de retournement, et aucune courbe de cette page n’est une prévision.
Questions
Les salaires américains ont-ils suivi la productivité ?
Cela dépend de deux définitions. Mesurée en salaires de production et de non-encadrement déflatés par les prix à la consommation, la productivité a devancé la paie de 2,55 fois entre 1964 et 2026. Mesurée en rémunération totale déflatée par les prix de production, le facteur tombe à 1,18. La série réelle publiée par le BLS donne 1,67. Les trois sortent des mêmes données du BLS sur les mêmes 249 trimestres.
Pourquoi les sources donnent-elles des écarts productivité-salaires différents ?
Parce qu’elles ne font pas les mêmes choix sur ce qui compte comme paie et sur l’indice de prix qui la déflate. Inclure les cotisations employeur déplace l’indice de paie de 68,9 points, passer d’un déflateur de consommation à un déflateur de production le déplace de 53,7 points, et faire les deux ajoute 28,3 points au-delà de la somme des deux.
Quelle convention l’Economic Policy Institute emploie-t-il ?
Le salaire horaire des salariés de production et de non-encadrement déflaté par le CPI-U-RS, comparé à la productivité de l’économie totale. C’est la ligne C1 du tableau ci-dessus, soit un ratio de 2,55 au 2026 T2. Ce n’est pas la convention que le BLS retient pour sa propre série publiée de rémunération réelle, qui est la ligne C2 à 1,67.
Qu’est-ce que le déflateur de production et pourquoi change-t-il la réponse ?
C’est l’indice de prix de ce que produit le secteur marchand non agricole, et non de ce que les salariés consomment. La productivité étant mesurée en prix de production par construction, déflater la paie de la même façon retire de la comparaison le prix relatif de la consommation. Appliqué aux seuls salaires de production, il resserre le ratio de 2,55 à 1,81.
Les cotisations employeur font-elles partie de la paie ?
Elles font partie de ce qu’un employeur verse pour une heure de travail, et l’essentiel de leur croissance vient des primes d’assurance santé. Les compter relève l’indice de paie de 68,9 points sur la période. Savoir s’il s’agit d’un revenu dont le salarié dispose est le désaccord de fond, et cette page ne le tranche pas.
Un écart étroit signifie-t-il que les salariés s’en sortent bien ?
Non. La série de rémunération est une moyenne sur l’ensemble des salariés, donc compatible avec une distribution qui se creuse et dans laquelle le salarié médian gagne bien moins que la moyenne. La lecture étroite décrit le partage agrégé de la valeur ajoutée, pas sa répartition.
D’où viennent les données et peut-on les réutiliser ?
De cinq séries du BLS récupérées sur FRED, dont aucune ne porte de mention de copyright de tiers. La série trimestrielle et le registre des conventions sont publiés en CSV sous licence CC BY 4.0, sur 249 trimestres allant du 1964 T1 au 2026 T2.
Sources
- DonnéeBureau of Labor Statistics des États-Unis, Productivity and Costs, séries OPHNFB, COMPNFB, COMPRNFB, IPDNBS, récupérées via FRED, Réserve fédérale de Saint-Louis.
- DonnéeBureau of Labor Statistics des États-Unis, Current Employment Statistics, salaire horaire moyen des salariés de production et de non-encadrement (AHETPI), récupéré via FRED.
- MéthodeBureau of Labor Statistics, Handbook of Methods, Major Sector Productivity, sources de données pour la rémunération et la déflation.
- ArticleMartin Feldstein, « Did Wages Reflect Growth in Productivity? », NBER Working Paper 13953, 2008.
- ArticleAnna Stansbury et Lawrence Summers, « Productivity and Pay: Is the Link Broken? », NBER Working Paper 24165, 2017.
- ArticleRobert Z. Lawrence, « Recent Declines in Labor’s Share in US Income: A Preliminary Neoclassical Account », Peterson Institute Working Paper 15-10, 2015.
- SérieEconomic Policy Institute, The Productivity-Pay Gap, annexe méthodologique.
À lire dans le prolongement
Mis à jour le 18 septembre 2026
Avertissement – Informations financières : Les analyses, commentaires et contenus publiés sur eco3min.fr sont fournis à titre purement informatif et éducatif. Ils ne constituent pas un conseil en investissement ni une sollicitation d’achat ou de vente d’instruments financiers. Les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs. Toute décision d’investissement comporte des risques et relève de la seule responsabilité du lecteur.
