Depuis 1960, trente pays ont retiré des zéros à leur monnaie, en quarante-six opérations distinctes. La plus lourde en a retiré douze d’un coup. La plus légère, un seul. Chaque ratio ci-dessous vient de la banque centrale émettrice ou du texte légal.

L’opération se présente comme une hygiène comptable : des étiquettes plus courtes, des tableurs plus simples, moins de chiffres dans les systèmes. Cette lecture tient pour vingt-deux de ces trente pays. Elle tombe pour les huit autres.

TL;DR

Retirer des zéros à une monnaie passe pour un ajustement technique. Que ç’en ait été un dépend de ce qui a suivi, pas du nombre de zéros retirés.

  • Quarante-six redénominations dans trente pays depuis 1960, chaque ratio tracé jusqu’à la banque centrale émettrice ou un texte légal officiel.
  • Vingt-deux pays l’ont fait une fois et plus jamais. Huit y sont revenus, dont cinq en retirant davantage de zéros à chaque fois.
  • Aucun pays dont la première coupe a retiré plus de trois ordres de grandeur n’a jamais recommencé. Tous les récidivistes ont démarré à trois ou moins.
  • Le Zimbabwe a retiré vingt-cinq zéros en trois ans, en trois opérations, la dernière à 1 000 000 000 000 contre un.
Graphique des 46 redénominations monétaires depuis 1960, classées par nombre de zéros retirés, avec les 25 zéros du Zimbabwe en trois opérations mis en évidence.

Le 1er janvier 1960, la France divise sa monnaie par cent. Cinq cents anciens francs deviennent cinq nouveaux francs, et le prix relatif de toute chose reste identique au centime près. L’inflation française tournait alors autour de 4,1 %, d’après les chiffres de la Banque mondiale tirés de l’INSEE : les zéros sont tombés parce qu’ils encombraient, pas parce que la monnaie s’effondrait. Soixante-six ans plus tard, on compte encore en francs dans les conversations de famille, et l’outil qui traduit un montant en anciens francs reste l’un des plus consultés du site.

La France n’y est jamais revenue. C’est une des deux manières dont cela se termine. Le registre ci-dessous porte l’autre.

Toutes les redénominations monétaires depuis 1960

Une ligne par opération, classées par date d’entrée en vigueur. La colonne ratio se lit comme le nombre d’anciennes unités échangées contre une nouvelle. La barre montre les zéros retirés, sur une échelle commune.

#PaysEn vigueurUnitéRatioZérosSource
1France1er janvier 1960ancien franc vers nouveau franc100:12Journal officiel de la République française
2Union soviétique1er janvier 1961ancien rouble vers nouveau rouble10:11Banque de Russie, archives
3Corée du Sud10 juin 1962hwan vers won10:11Bank of Korea
4Brésil13 février 1967cruzeiro vers cruzeiro novo1 000:13Banco Central do Brasil
5Argentine1er janvier 1970peso moneda nacional vers peso ley 18.188100:12Banco Central de la République argentine
6Chili1975escudo vers peso1 000:13Banco Central du Chili partiel
7Uruguay1er juillet 1975peso vers nuevo peso1 000:13Banco Central del Uruguay
8Israël22 février 1980lira vers sheqel10:11Banque d’Israël
9Islande1er janvier 1981ancienne couronne vers nouvelle couronne100:12Seðlabanki Íslands
10Argentine1er juin 1983peso ley 18.188 vers peso argentino10 000:14Banco Central de la République argentine
11Péroufévrier 1985sol de oro vers inti1 000:13Banco Central de Reserva del Perú partiel
12Argentine15 juin 1985peso argentino vers austral1 000:13Banco Central de la République argentine
13Israël4 septembre 1985sheqel vers nouveau sheqel1 000:13Banque d’Israël
14Brésil28 février 1986cruzeiro vers cruzado1 000:13Banco Central do Brasil
15Bolivie1er janvier 1987peso boliviano vers boliviano1 000 000:16Banco Central de Bolivie
16Nicaragua14 février 1988cordoba vers cordoba nuevo1 000:13Banco Central de Nicaragua
17Brésil16 janvier 1989cruzado vers cruzado novo1 000:13Banco Central do Brasil
18Pérou1er juillet 1991inti vers nuevo sol1 000 000:16Banco Central de Reserva del Perú
19Argentine1er janvier 1992austral vers peso convertible10 000:14Banco Central de la République argentine
20Mexique1er janvier 1993peso vers nuevo peso1 000:13Banco de México
21Uruguay1993nuevo peso vers peso uruguayo1 000:13Banco Central del Uruguay partiel
22Brésil1er août 1993cruzeiro vers cruzeiro real1 000:13Banco Central do Brasil
23Croatie30 mai 1994dinar croate vers kuna1 000:13Hrvatska narodna banka
24Brésil1er juillet 1994cruzeiro real vers real2 750:1Banco Central do Brasil
25Belarus20 août 1994rouble vers rouble10:11Banque nationale de la République du Belarus
26Pologne1er janvier 1995ancien zloty vers zloty10 000:14Narodowy Bank Polski
27Ukraine2 septembre 1996karbovanets vers hryvnia100 000:15Banque nationale d’Ukraine
28Russie1er janvier 1998rouble vers rouble1 000:13Banque de Russie, rapport annuel 1998
29Bulgarie5 juillet 1999ancien lev vers lev1 000:13Banque nationale de Bulgarie
30Belarus1er janvier 2000rouble vers rouble1 000:13Banque nationale de la République du Belarus
31Afghanistan2002ancien afghani vers afghani1 000:13Da Afghanistan Bank partiel
32Turquie1er janvier 2005livre turque vers nouvelle livre turque1 000 000:16Türkiye Cumhuriyet Merkez Bankası
33Roumanie1er juillet 2005ancien leu vers leu10 000:14Banca Națională a României
34Azerbaïdjan1er janvier 2006ancien manat vers manat5 000:1Banque centrale de la République d’Azerbaïdjan
35Mozambique1er juillet 2006metical vers nouveau metical1 000:13Banco de Moçambique
36Zimbabwe1er août 2006dollar vers dollar1 000:13Government Gazette du Zimbabwe
37Soudanjanvier 2007dinar vers livre soudanaise100:12Banque centrale du Soudan partiel
38Ghanajuillet 2007cedi vers cedi ghaneen10 000:14Bank of Ghana partiel
39Venezuela1er janvier 2008bolivar vers bolivar fuerte1 000:13Banco Central de Venezuela
40Zimbabwe1er août 2008dollar vers dollar1010:110Government Gazette Extraordinary du Zimbabwe
41Turkménistan1er janvier 2009ancien manat vers manat5 000:1Banque centrale du Turkménistan
42Zimbabwefévrier 2009dollar vers dollar1012:112Reserve Bank of Zimbabwe
43Zambie1er janvier 2013ancien kwacha vers kwacha1 000:13Bank of Zambia
44Belarus1er juillet 2016rouble vers rouble10 000:14Banque nationale de la République du Belarus
45Venezuela20 août 2018bolivar fuerte vers bolivar soberano100 000:15Banco Central de Venezuela
46Venezuela1er octobre 2021bolivar soberano vers bolivar digital1 000 000:16Banco Central de Venezuela

46 opérations, 30 pays, 1960 à 2026 · compilées depuis les banques centrales émettrices et les journaux officiels · 40 vérifiées en entier, 6 dont le jour d’entrée en vigueur reste non confirmé

Ce qui compte comme redénomination, et ce qui n’en est pas une

Le décompte dépend d’une définition, alors voici celle qui est retenue : un changement d’échelle de l’unité de compte, à un ratio différent de un, sur un territoire monétaire continu. Tout ce qui figure au tableau y répond. Plusieurs épisodes monétaires célèbres, non.

Le Brésil l’illustre le mieux. Le Banco Central do Brasil recense huit padrões monetários depuis 1960, dont cinq seulement changent l’échelle. En 1970, 1984 et 1990, la monnaie est rebaptisée à un contre un : un cruzado novo devient un cruzeiro, et rien d’autre ne bouge. Les compter ferait passer le Brésil de cinq opérations à huit sans qu’un seul zéro ait été retiré.

  • Bresil 1970, 1984, 1990. Trois changements de padrao monetario a ratio 1:1 (NCr$1,00 = Cr$1,00). Le nom change, l’echelle non.
  • Turquie 2009. Retrait du prefixe ‘nouvelle’ de la livre turque, prevu par la loi 5083 comme seconde etape. Ratio 1:1.
  • Zone euro, 1999 et apres. Substitution externe : les monnaies nationales sont remplacees par une monnaie commune, pas rebasees.
  • Equateur 2000, Salvador 2001. Dollarisation : substitution externe.
  • Royaume-Uni et Irlande 1971. Decimalisation : changement de base divisionnaire (240 pence deviennent 100), l’unite de compte est inchangee. Une livre reste une livre.

L’autre confusion à lever est celle avec l’hyperinflation. Une redénomination est un acte administratif ; l’hyperinflation est un processus de prix. Les deux coïncident assez souvent pour qu’on les confonde, et divergent assez souvent pour que la confusion égare, ce pourquoi Eco3min tient un relevé distinct de quels épisodes ont réellement basculé dans l’hyperinflation, sur un autre critère et une autre source.

Le cas britannique est celui qu’on compte le plus souvent à tort. La décimalisation du 15 février 1971 a remplacé les 240 pence de la livre par 100, ce qui change la subdivision et laisse la livre elle-même intacte. C’est une opération d’une autre famille, et c’est la raison pour laquelle aucune grande monnaie anglophone n’apparaît nulle part dans ce registre.

La profondeur de la coupe ne dit rien

L’intuition veut qu’un gros ratio signale un gros désastre. Le registre ne la soutient pas, et le test propre tient dans le couple France, Argentine.

La France a retiré deux zéros le 1er janvier 1960, sous une ordonnance signée le 27 décembre 1958. L’Argentine a retiré exactement les mêmes deux zéros le 1er janvier 1970, sous la Ley 18.188. Geste identique, ratio identique, dix ans d’écart. La France n’a plus jamais touché à l’échelle de sa monnaie. L’Argentine y est revenue en 1983, en 1985 et en 1992.

Sur l’ensemble du registre, le constat s’installe dans une direction inconfortable. La première opération a retiré 3 zéros en médiane chez les pays qui n’ont jamais recommencé, et 3 zéros chez ceux qui ont recommencé : le même nombre. La profondeur de la première coupe ne porte aucun signal sur ce qui suit. Ce qui en porte un, c’est le plafond. Aucun pays dont la première opération a retiré plus de trois ordres de grandeur n’a jamais eu à en mener une seconde, et huit pays du registre ont fait précisément cela avant de s’arrêter. En ordres de grandeur plutôt qu’en zéros entiers, parce que trois des ratios recensés ici ne sont pas des puissances de dix.

Parmi les huit pays revenus à l’ouvrage, cinq escaladent de façon monotone : Israël, Pérou, Belarus, Zimbabwe et Venezuela. Le Belarus passe d’un zéro à trois puis à quatre. Le Venezuela passe de trois à cinq puis à six. Le Zimbabwe passe de trois à dix puis à douze, les deux dernières opérations séparées par six mois, sur fond de l’effondrement derrière ces trois opérations.

🧭 Lecture eco3min

Une redénomination profonde marque la fin d’une inflation. Les redénominations légères sont les paris posés pendant qu’elle court encore.

Ce que le registre ne démontre pas

Le résultat du plafond repose sur huit pays récidivistes. C’est peu, et un seul cas futur le briserait. Il est énoncé ici comme une propriété de ce registre, pas comme une loi.

La flèche causale reste ouverte, et pointe probablement à l’envers. Un gouvernement qui choisit de retirer six zéros d’un coup le fait en général parce que l’épisode est déjà stabilisé et que l’échelle finale est connue. Celui qui en retire trois est souvent encore dedans, calibrant sa coupe sur une inflation qui n’a pas fini de courir. Dans cette lecture, la profondeur de la coupe est une conséquence de la stabilisation plutôt que sa cause, et le registre ne sait pas séparer les deux. Séparer les deux demande une lecture par régimes, celle que pose le cadre macroéconomique de l’inflation et de ses régimes.

Le relevé est également muet sur le coût. Rien ici ne mesure ce que ces opérations ont fait aux contrats, à l’épargne ou au niveau des prix dans les mois qui ont suivi. Le tableau compte des zéros, et les zéros sont la seule chose qu’une redénomination change à coup sûr.

Erreur fréquente

L’erreur consiste à lire le nombre de zéros retirés comme une mesure de la gravité de l’inflation. Elle égare parce que le ratio est choisi après coup, et que les gouvernements qui coupent le plus profond sont en général ceux qui ont déjà arrêté l’hémorragie. Le ratio décrit le passé ; la répétition décrit le présent.

Les trous, nommés

40 des quarante-six lignes sont vérifiées en entier contre une source primaire. Six portent un ratio confirmé et un jour d’entrée en vigueur qui ne l’est pas, signalé dans le tableau comme dans le CSV. Rien ici ne vient d’un agrégateur.

Cette exigence a un prix, et le prix est de onze cas connus laissés de côté :

  • Yougoslavie. Cinq redenominations documentees entre 1990 et 1994, dont la plus grande jamais enregistree. La banque centrale emettrice a disparu avec l’Etat ; la Banque nationale de Serbie ne documente pas les reformes de son predecesseur. Aucun ratio verifiable en primaire.
  • Angola. Deux reformes attendues sur la decennie 1990. Le Banco Nacional de Angola ne publie pas d’historique de ses unites monetaires.
  • Georgie. Lari introduit le 25/09/1995 (date confirmee par la Banque nationale de Georgie), mais le ratio face au coupon n’est pas publie.
  • Tadjikistan. Somoni introduit le 30/10/2000 (date confirmee par la Banque nationale du Tadjikistan), ratio non publie.
  • Moldavie. Leu introduit le 29/11/1993 par decret presidentiel 200/1993 (date et texte confirmes par la BNM), ratio face au coupon non publie.
  • Lettonie. Lats substitue au rouble letton a partir du 05/03/1993 (date confirmee par Latvijas Banka), ratio non publie.
  • Macedoine du Nord. Denomination de 1993 non documentee avec son ratio par la banque centrale.
  • Indonesie. Reforme du 13/12/1965 etablie par le decret presidentiel 27/1965 (confirme par Bank Indonesia), ratio non publie.
  • Vietnam. Echange monetaire de septembre 1985 confirme par la State Bank of Vietnam, ratio non publie.
  • Nicaragua (1990 et 1991). Deux operations successives decrites par le Banco Central de Nicaragua, mais exprimees en parite avec le dollar plutot qu’en ratio de conversion interne. Non reductibles a un ratio.
  • Chili (1960). Passage du peso a l’escudo au ratio de 1 000 pour 1, atteste par le Banco Central de Chile, mais date d’effet non confirmee en primaire et possiblement anterieure au 01/01/1960.

La Yougoslavie est la perte qui compte. Elle a mené la séquence de redénominations la plus dense jamais enregistrée, au début des années 1990, et la banque centrale qui les a conduites a disparu avec l’État. Son successeur ne les documente pas. Un registre qui comblerait ce trou depuis une compilation secondaire serait plus long et vaudrait moins.

Une opération en voie de disparition

Vingt et une des quarante-six opérations emploient le même ratio de 1 000 contre un, soit 46 % du registre, ce qui fait de trois zéros l’unité par défaut de cette chirurgie monétaire. Une seule ligne s’écarte franchement d’un chiffre rond : le Brésil, en juillet 1994, convertit à 2 750 cruzeiros reais pour un real, parce que le taux venait de l’unité de compte de transition et non d’un retrait de zéros.

L’autre mouvement visible est la disparition. Le registre porte trente-deux opérations entre 1985 et 2009, et quatre depuis 2010 : Zambie en 2013, Belarus en 2016, Venezuela en 2018, Venezuela en 2021. Quoi qu’aient fait les seize dernières années aux monnaies du monde, elles ont laissé les zéros où ils étaient.

Questions

Combien de redénominations monétaires ont eu lieu depuis 1960 ?

Quarante-six, dans trente pays, selon le critère retenu ici : un changement d’échelle de l’unité de compte à un ratio différent de un, sur un territoire monétaire continu. Les simples changements de nom à un contre un, l’adoption de l’euro, la dollarisation et la décimalisation en sont exclus. Onze cas supplémentaires sont connus mais omis, faute d’une banque centrale émettrice qui en publie le ratio.

Le franc français a-t-il été redénominé ?

Oui, une fois depuis 1960 : le 1er janvier 1960, à raison de cent anciens francs pour un nouveau franc, sous l’ordonnance du 27 décembre 1958. Le décret du 9 novembre 1962 a ensuite supprimé le mot « nouveau » sans changer l’échelle. Le passage à l’euro en 1999 relève d’une autre opération : une substitution de monnaie, pas un changement d’échelle du franc.

Quelle redénomination a retiré le plus de zéros ?

Le Zimbabwe, en février 2009, à 1 000 000 000 000 anciens dollars pour un nouveau, soit douze zéros en une seule opération. C’était la troisième opération zimbabwéenne en trois ans, après trois zéros en août 2006 et dix en août 2008, soit vingt-cinq zéros au total.

Retirer des zéros modifie-t-il le taux d’inflation ?

Une redénomination remet à l’échelle les prix et les contrats existants par une constante : par construction, elle laisse les prix relatifs et le taux d’inflation inchangés le jour où elle prend effet. Le registre montre ce qui s’est passé ensuite, pas ce que l’opération a causé : vingt-deux pays n’en ont jamais mené de seconde, huit si. Entre deux coupes, la dynamique des prix elle-même relève de l’inflation lue dans ses mécanismes, sa mesure et son histoire, pas du registre.

Sources : banques centrales émettrices et journaux officiels, listés ligne à ligne dans le tableau et dans le CSV · liste historique ISO 4217 (SIX Group, publiée le 1er janvier 2026) utilisée pour identifier les cas candidats seulement · compilé le 3 septembre 2026 · Licence : CC BY 4.0

Mis à jour le 18 septembre 2026

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