Intérêts de la dette américaine contre dépenses de défense : chaque trimestre de dépassement depuis 1947
Eco3min Research · Finances publiques
Pendant 76 ans, les intérêts de la dette américaine sont restés sous le budget de la défense. Depuis 2024, ils sont passés au-dessus — et y restent.

Les intérêts fédéraux bruts des États-Unis dépassent désormais les dépenses de défense nationale. Le Congressional Budget Office (CBO) a constaté ce croisement en 2024, et il tient depuis. Ce que le titre omet, c’est sa rareté : dans la série des comptes nationaux remontant à 1947, les intérêts bruts n’ont dépassé la défense qu’au cours d’un seul trimestre antérieur. Notre dataset (en anglais) des paiements d’intérêts fédéraux américains retrace la totalité des observations.
Ce trimestre fut le premier de 1998, quand les intérêts sont passés 11,7 milliards de dollars au-dessus de la défense pendant trois mois, avant de repasser dessous. Le croisement de 2024 n’a pas reflué. Les intérêts sont restés au-dessus de la défense pendant neuf trimestres consécutifs jusqu’au premier trimestre 2026, l’écart oscillant entre 25 et 68 milliards de dollars (toutes les valeurs en rythme annuel). Cette page recense chaque trimestre depuis 1947 où les intérêts bruts ont dépassé la défense, l’ampleur de chaque croisement, et ce que la comparaison montre — ou non.
De 1947 à 2023, les intérêts fédéraux bruts américains n’ont dépassé les dépenses de défense qu’au cours d’un seul trimestre — le T1 1998, de 11,7 milliards de dollars, pendant trois mois. Depuis 2024, ils sont restés au-dessus pendant neuf trimestres d’affilée, l’écart atteignant 48 milliards de dollars au T1 2026. Le croisement tient aussi sur la mesure plus stricte des intérêts nets du CBO. C’est un croisement en dollars, pas un record en part du PIB.
01Un croisement déjà signalé par le CBO
Le cadrage dominant de cette comparaison est bien établi, et il émane de sources officielles. Dans ses projections de mi-2024, le Congressional Budget Office indiquait qu’à partir de 2025, la charge d’intérêts dépasse les dépenses de défense et celles des programmes hors défense. La commission du budget de la Chambre des représentants titrait une publication de mai 2024 sur le même constat. Que les intérêts américains dépassent désormais la défense n’est pas contesté.
Ce que mesure l’indicateur compte pour le lire. La série retenue ici est celle des intérêts fédéraux bruts issus des comptes nationaux (BEA, via la série FRED A091RC1Q027SBEA), mesurés en rythme annuel, comparés aux dépenses de consommation et d’investissement de défense nationale issues des mêmes comptes (série FRED FDEFX). « Bruts » est le mot porteur : la mesure additionne les intérêts versés au public et ceux crédités aux fonds fiduciaires fédéraux. Le choix de la mesure change les montants en dollars mais, comme le montre la section 05, pas la conclusion.
Les deux séries proviennent des comptes nationaux : elles sont donc directement comparables trimestre par trimestre. Les chiffres budgétaires (en caisse) du Trésor et du CBO sont construits différemment et s’écartent de 200 à 300 milliards de dollars des chiffres des comptes nationaux. Mélanger les deux cadres est la façon la plus courante de fausser cette comparaison ; cette page s’en tient aux comptes nationaux d’un bout à l’autre et rapporte les chiffres budgétaires séparément lorsqu’ils sont nécessaires.
02Chaque trimestre où les intérêts ont dépassé la défense depuis 1947
La version répétée de ce fait se résume à « les intérêts dépassent désormais la défense ». Le relevé trimestriel est plus précis. Sur les 317 trimestres allant de 1947 au premier trimestre 2026, les intérêts bruts ont dépassé la défense lors de dix d’entre eux — un avant 2024, et neuf depuis. Les 307 autres trimestres ont vu la défense au-dessus des intérêts, souvent de loin.
Explorez l’écart ci-dessous. Le graphique trace les intérêts bruts moins la défense ; sous la ligne de zéro, la défense est supérieure (la règle sur la majeure partie de l’après-guerre) ; au-dessus, ce sont les intérêts. La courbe passe des décennies en territoire profondément négatif, atteignant environ −457 milliards de dollars en 2010, avant de refermer l’écart et de franchir le zéro.
Le tableau liste chaque trimestre où les intérêts bruts ont dépassé la défense, avec les deux niveaux et l’écart. La défense est repassée devant le trimestre suivant la touche de 1998 ; elle ne l’a plus fait depuis le premier trimestre 2024.
| Trimestre | Intérêts bruts | Défense | Écart (int − déf) | Épisode |
|---|---|---|---|---|
| T1 1998 | 368,3 Md$ | 356,6 Md$ | +11,7 Md$ | Unique croisement antérieur |
| T1 2024 | 1 071,2 Md$ | 1 039,6 Md$ | +31,6 Md$ | Début de la séquence soutenue |
| T2 2024 | 1 103,6 Md$ | 1 064,3 Md$ | +39,3 Md$ | Séquence soutenue |
| T3 2024 | 1 146,2 Md$ | 1 104,2 Md$ | +42,0 Md$ | Séquence soutenue |
| T4 2024 | 1 155,6 Md$ | 1 122,7 Md$ | +32,9 Md$ | Séquence soutenue |
| T1 2025 | 1 144,2 Md$ | 1 116,6 Md$ | +27,6 Md$ | Séquence soutenue |
| T2 2025 | 1 160,9 Md$ | 1 135,8 Md$ | +25,1 Md$ | Séquence soutenue |
| T3 2025 | 1 199,2 Md$ | 1 161,9 Md$ | +37,3 Md$ | Séquence soutenue |
| T4 2025 | 1 227,5 Md$ | 1 159,2 Md$ | +68,3 Md$ | Séquence soutenue — écart le plus large |
| T1 2026 | 1 218,9 Md$ | 1 170,6 Md$ | +48,3 Md$ | Séquence soutenue — dernier point |
Intérêts fédéraux bruts (FRED A091RC1Q027SBEA) et dépenses de consommation et d’investissement de défense nationale (FRED FDEFX), taux annualisés corrigés des variations saisonnières. Un croisement est tout trimestre où les intérêts bruts dépassent la défense. Les 307 autres trimestres depuis 1947 ont vu la défense au-dessus. Source : BEA via FRED ; calculs Eco3min.
- Les intérêts bruts ont dépassé la défense lors de 10 trimestres sur 317 depuis 1947 — un avant 2024, neuf depuis.
- L’unique croisement antérieur, au T1 1998, a duré un seul trimestre et mesurait +11,7 Md$ ; la défense repassait devant trois mois plus tard.
- Sur la séquence 2024–2026, l’écart a oscillé entre +25 Md$ (T2 2025) et +68 Md$ (T4 2025), à +48 Md$ au T1 2026.
03Soutenu, pas un soubresaut
1998 fut un seul trimestre : les intérêts bruts ont atteint 368,3 milliards de dollars contre 356,6 pour la défense, puis la défense est repassée devant le trimestre suivant et y est restée un quart de siècle. Le croisement de 2024 est d’une autre nature. Les intérêts ont franchi le seuil au premier trimestre 2024, à 1 071 milliards de dollars contre 1 040, et sont restés au-dessus de la défense pendant neuf trimestres. L’écart n’a pas évolué en ligne droite — il s’est resserré à 25 milliards de dollars à la mi-2025 avant de bondir à son maximum, 68 milliards, au quatrième trimestre 2025, et s’établissait à 48 milliards début 2026 — mais aucun trimestre n’est repassé sous la ligne. Mise en perspective : notre dossier sur la dette et les fragilités systémiques du système financier.
Le trait distinctif est la persistance. Une touche d’un trimestre en 1998 n’est pas le même événement que plus de deux ans au-dessus de la ligne sans qu’aucun trimestre ne repasse dessous. Dans les comptes nationaux, la norme d’après-guerre — la défense au-dessus des intérêts — n’a été interrompue qu’exactement deux fois, et seule la seconde interruption a duré.
04Pourquoi les intérêts ont dépassé la défense
Le croisement n’est pas une histoire de défense. Les dépenses de défense nationale ont continué de croître en dollars ; elles n’ont pas baissé. C’est une histoire d’intérêts, et de nature mécanique. Du premier trimestre 2020 au premier trimestre 2026, les intérêts fédéraux bruts ont été multipliés par 2,2, contre 1,3 pour la défense (comptes nationaux, rythme annuel ; calculs Eco3min sur données BEA).
Deux forces portent le volet intérêts. La Réserve fédérale a relevé son taux directeur de près de zéro à 5,25–5,50 % sur 2022 et 2023 (données de la Réserve fédérale), et ce renchérissement s’est appliqué à un encours de dette bien plus important qu’à tout cycle de resserrement antérieur. L’effet s’installe avec retard, car la dette du Trésor ne se réajuste pas d’un coup : une large part a été émise aux taux très bas des années 2010 et n’arrive à échéance — pour être refinancée aux taux courants — que maintenant.
Le taux d’intérêt moyen sur la dette fédérale continue de grimper même après la pause de la Fed, à mesure que d’anciens titres à faible coupon sont remplacés par de nouveaux à plus de 4 %. La défense, elle, croît grosso modo au rythme des crédits votés et de l’inflation, sans mécanisme de composition comparable. Cette asymétrie — une charge d’intérêts qui réévalue un encours de plusieurs milliers de milliards face à un budget de défense fixé année par année — est ce qui a fait passer les intérêts devant la défense et les y maintient.
05Bruts ou nets, comptes ou budget : le croisement tient dans tous les cas
Une objection légitime est que cette mesure utilise les intérêts bruts, qui incluent des paiements que l’État se verse en pratique à lui-même — les intérêts crédités à la Sécurité sociale et aux autres fonds fiduciaires fédéraux — dont certains analystes estiment qu’ils ne constituent pas une vraie charge. Dans cette optique, le bon repère est celui des intérêts nets, la mesure que le CBO utilise dans ses projections budgétaires. Le croisement survit au changement. Sur base budgétaire, les intérêts nets ont eux aussi dépassé les dépenses de défense lors des exercices 2024 et 2025 : 881 puis 970 milliards de dollars d’intérêts nets, contre 855 puis 859 milliards de dépenses de défense selon le CBO (données CBO et Third Way). La conclusion tient sur la mesure plus stricte ; seuls les montants en dollars et le relevé historique exact changent avec elle. Un autre angle : notre dossier sur les cadres macro-financiers de lecture de la géopolitique.
Premièrement, il s’agit d’un croisement en niveau, pas d’un record en part de l’économie. Les intérêts bruts représentent 3,8 % du PIB, sous leur pic de 5,0 % au début de 1991 ; sur la mesure plus étroite des intérêts nets, le CBO rapporte une part du PIB la plus élevée depuis au moins 1940. « Record absolu » est vrai sur une mesure et faux sur une autre : le constat durable est le croisement en dollars, pas un record en part du PIB. Deuxièmement, le relevé « un seul trimestre antérieur depuis 1947 » est propre à la série des comptes nationaux retenue ici ; un historique sur base budgétaire placerait les croisements à d’autres dates. L’énoncé robuste, indépendant de la mesure, est étroit et exact : sur toute mesure courante, les intérêts américains dépassent désormais la défense, et dans les comptes nationaux ils ne l’ont fait qu’au cours d’un seul autre trimestre en 79 ans. À rapprocher de la bascule du privilège exorbitant vers zéro.
06Méthodologie et données
L’indicateur d’intérêts est celui des intérêts fédéraux bruts issus des comptes nationaux (BEA, via la série FRED A091RC1Q027SBEA), en taux annualisé corrigé des variations saisonnières. La défense correspond aux dépenses de consommation et d’investissement de défense nationale issues des mêmes comptes (série FRED FDEFX). Un croisement est tout trimestre où les intérêts bruts dépassent la défense. Les parts du PIB utilisent le PIB nominal (série FRED GDP). Les chiffres budgétaires cités pour la comparaison en intérêts nets sont sur base d’exercice budgétaire, issus du CBO, et ne sont pas mêlés aux chiffres trimestriels des comptes nationaux. Tous les calculs présentés ici sont réalisés par Eco3min à partir des séries publiques. Pour le détail : le recensement des déficits hors récession.
| Série | Source | Couverture | Dernier |
|---|---|---|---|
| Intérêts fédéraux bruts | FRED · A091RC1Q027SBEA | 1947–2026 | 1 218,9 Md$ |
| Défense nationale (C+I) | FRED · FDEFX | 1947–2026 | 1 170,6 Md$ |
| PIB nominal | FRED · GDP | 1947–2026 | 31 819 Md$ |
| Intérêts nets (budget) | CBO · annuel | Ex. 1962–2025 | 970 Md$ (ex. 2025) |
import pandas as pd
# Intérêts fédéraux bruts et défense nationale, directement depuis FRED — sans clé API
base = "https://fred.stlouisfed.org/graph/fredgraph.csv?id="
itr = pd.read_csv(base + "A091RC1Q027SBEA", parse_dates=["observation_date"])
dfn = pd.read_csv(base + "FDEFX", parse_dates=["observation_date"])
df = itr.merge(dfn, on="observation_date")
df.columns = ["date", "interets", "defense"]
df["ecart"] = df["interets"] - df["defense"]
# Chaque trimestre où les intérêts dépassent la défense
print(df[df["ecart"] > 0][["date", "interets", "defense", "ecart"]]) 07Données et reproductibilité
La série trimestrielle utilisée dans le graphique et le tableau — intérêts bruts, défense et écart — est disponible en format ouvert, mise à jour à chaque révision des comptes nationaux sous-jacents.
Licence : Creative Commons Attribution 4.0 (CC BY 4.0). Libre pour un usage de recherche, académique ou journalistique, avec attribution.
08Questions & réponses
Les États-Unis dépensent-ils plus en intérêts qu’en défense ?
Quand les intérêts avaient-ils dépassé la défense pour la seule autre fois ?
Les intérêts américains sont-ils à un record en part du PIB ?
Le croisement tient-il si l’on utilise les intérêts nets plutôt que bruts ?
Pourquoi les intérêts ont-ils dépassé la défense ?
Quelle est la différence entre intérêts bruts et intérêts nets ?
09Sources & limites
- PrimaireBEA via FRED — Dépenses courantes de l’État fédéral : paiements d’intérêts (A091RC1Q027SBEA), depuis 1947.
- PrimaireBEA via FRED — Dépenses de consommation et d’investissement de défense nationale (FDEFX), depuis 1947.
- OfficielCongressional Budget Office — The Budget and Economic Outlook (2024, 2025) : intérêts dépassant la défense ; part des intérêts nets dans le PIB.
- OfficielCommission du budget de la Chambre — communiqué sur les intérêts dépassant la défense nationale, mai 2024.
- ContexteThird Way — intérêts nets et dépenses de défense, exercices 2024–2025.
- Intérêts bruts et intérêts nets diffèrent. Cette page utilise les intérêts bruts des comptes nationaux et rapporte à côté la comparaison nette, sur base budgétaire ; la conclusion tient sur les deux.
- Chiffres des comptes nationaux et chiffres budgétaires ne sont pas interchangeables. Ils s’écartent de 200 à 300 milliards de dollars ; le relevé trimestriel et les chiffres d’exercice sont tenus séparés d’un bout à l’autre.
- Il s’agit d’un croisement en niveau, pas d’un record en part du PIB. Les intérêts bruts pèsent 3,8 % du PIB, sous leur pic de 5,0 % en 1991.
- Le relevé « un seul trimestre antérieur depuis 1947 » est propre à cette série. Un historique sur base budgétaire placerait les croisements antérieurs à d’autres dates.
Mis à jour le 12 juillet 2026
Avertissement – Informations financières : Les analyses, commentaires et contenus publiés sur eco3min.fr sont fournis à titre purement informatif et éducatif. Ils ne constituent pas un conseil en investissement ni une sollicitation d’achat ou de vente d’instruments financiers. Les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs. Toute décision d’investissement comporte des risques et relève de la seule responsabilité du lecteur.
