Le revenu net d’investissement des États-Unis est tombé à près de zéro

Eco3min Research · Balance des paiements

Le plus gros débiteur net de la planète a longtemps encaissé plus de revenus d’investissement qu’il n’en versait. Ce surplus est tombé à près de zéro.

Graphique du revenu net d'investissement des États-Unis, 1999 à 2025, en milliards de dollars. La courbe forme un plateau autour de 200 milliards dans les années 2010, monte à environ 265 milliards en 2017-2019, puis chute jusqu'à près de zéro : −19 milliards en 2024 et +36 milliards en 2025.

Couverture : 1999–2025 Données BEA · calculs Eco3min CC BY 4.0

Depuis des décennies, les États-Unis présentent une anomalie comptable que les économistes appellent le « privilège exorbitant » : premier débiteur net du monde, ils gagnaient pourtant plus de revenus sur leurs investissements à l’étranger qu’ils n’en versaient aux détenteurs étrangers d’actifs américains. Un pays qui emprunte au reste du monde lui verse, en principe, un intérêt net. Les États-Unis faisaient l’inverse.

Cette anomalie est en train de se refermer. Selon les données du Bureau of Economic Analysis (International Transactions Accounts), le revenu net d’investissement des États-Unis est passé de 259 milliards de dollars en 2019 à près de zéro : −19 milliards en 2024, +36 milliards en 2025 (calculs Eco3min). Sur la même période, leur position extérieure nette — la différence entre ce que les Américains détiennent à l’étranger et ce que les étrangers détiennent aux États-Unis — a atteint un record de −27 500 milliards, soit environ 90 % du PIB. Cette page retrace la disparition du surplus, la décompose source par source, et explique pourquoi elle relève davantage de la facture d’intérêts que de la fin de l’avantage américain. À relier à : les cycles longs de force du dollar.

L’essentiel

Le revenu net d’investissement des États-Unis — ce qu’ils gagnent sur leurs actifs à l’étranger moins ce qu’ils versent aux détenteurs étrangers d’actifs américains — est tombé de 259 milliards en 2019 à près de zéro.

  • L’avantage de rendement qui fonde le privilège exorbitant est intact : le revenu net des investissements directs est passé de 356 à 377 milliards entre 2019 et 2025.
  • Toute la dégradation vient des revenus porteurs d’intérêt (portefeuille + autres investissements), qui ont glissé de −98 à −348 milliards, soit −250 milliards.
  • Le déclencheur : la hausse des taux après 2022 sur les quelque 26 000 milliards de dette américaine détenue par l’étranger.
  • Ce n’est pas une rupture nette : −19 milliards en 2024, +36 milliards en 2025 — proche de zéro, pas durablement négatif.
+259
Md$ — revenu net d’investissement en 2019
~0
2024-2025 (−19 puis +36 Md$)
+377
Md$ — revenu net FDI 2025 (avantage intact)
−27 500
Md$ — position extérieure nette (record)

01Le privilège exorbitant : un débiteur qui gagnait de l’argent

L’intuition économique de base veut qu’un pays accumulant des déficits courants persistants — comme les États-Unis depuis les années 1980 — s’endette vis-à-vis du reste du monde et lui verse, en net, un revenu d’investissement. Les États-Unis ont longtemps échappé à cette gravité. Leurs recettes d’investissement — profits, dividendes et intérêts perçus à l’étranger — dépassaient confortablement leurs paiements, malgré une position extérieure nettement négative.

Le mécanisme est connu depuis les travaux de Pierre-Olivier Gourinchas et Hélène Rey (2007) sur le « privilège exorbitant » : les actifs américains détenus à l’étranger sont composés en grande partie d’investissements directs et d’actions, dont le rendement est élevé, tandis que les engagements américains sont composés en grande partie de dette sûre et peu rémunérée — bons du Trésor en tête. Les États-Unis se comportaient comme un intermédiaire : ils fournissaient au monde des actifs sûrs à faible rendement et investissaient les capitaux entrants dans des placements plus profitables. Complément : Notre note sur les cycles de taux et la transmission de la politique monétaire.

L’écart de rendement, en chiffres

Selon la Réserve fédérale de New York (Liberty Street Economics, mai 2026), les investissements directs américains à l’étranger rapportaient récemment 5,6 % sur 14 000 milliards d’actifs, contre 1,8 % sur les 20 000 milliards d’investissements directs étrangers aux États-Unis. C’est cet écart qui permet à un revenu d’investissement positif de coexister avec une position extérieure négative.

02Le surplus est tombé à près de zéro

Le graphique de tête montre la trajectoire complète. Après un plateau autour de 200 milliards de dollars sur les années 2010, le revenu net d’investissement est monté à environ 265 milliards en 2017-2019 — un niveau rehaussé par un bond des profits d’investissement direct, en partie lié à la réforme fiscale américaine de 2017. Puis le recul : 185 milliards en 2020, 128 en 2021, 138 en 2022, 74 en 2023, −19 en 2024 et +36 en 2025 (calculs Eco3min sur données BEA).

Le déclin ne dépend pas du point d’ancrage. Qu’on parte du pic de 2019 (259 milliards) ou du plateau des années 2010 (environ 200 milliards), le solde converge aujourd’hui vers zéro. Le tableau ci-dessous donne les valeurs annuelles, en milliards de dollars, somme des quatre trimestres de chaque année.

AnnéeRevenu net d’invest.dont invest. directsdont porteur d’intérêt*
2016+207+290−82
2017+268+352−84
2019+259+356−98
2021+128+268−140
2023+74+310−244
2024−19+297−324
2025+36+377−348

* « Porteur d’intérêt » regroupe les revenus de portefeuille (dividendes + intérêts sur titres) et des autres investissements (intérêts sur prêts et dépôts). Source : BEA, International Transactions Accounts (séries FRED IEAX/IEAM) ; calculs Eco3min. Le revenu de réserve, marginal, n’est pas reporté en colonne.

Une précision qui compte

Cette page mesure le revenu net d’investissement au sens strict (recettes d’investissement moins paiements). Le « solde de revenu primaire » publié par la BEA, plus large car il ajoute la rémunération des salariés, est passé d’un excédent en 2023 à un déficit en 2024, puis oscille autour de zéro d’un trimestre à l’autre en 2025. Les deux mesures pointent le même phénomène — un solde réduit à quasi rien — sans se confondre.

03La décomposition : tout vient de la facture d’intérêts

La disparition du surplus n’est pas un affaiblissement général. Décomposée par type de revenu, elle se concentre entièrement sur une composante. Le revenu net des investissements directs, qui porte l’avantage de rendement américain, n’a pas faibli — il est même passé de 356 milliards en 2019 à 377 milliards en 2025. Le revenu net de portefeuille et des autres investissements, en revanche, s’est dégradé : de −98 milliards en 2019 à −348 milliards en 2025, soit une détérioration de 250 milliards.

Le graphique ci-dessous isole les trois composantes. Survolez une année pour lire les valeurs.

Revenu net d’investissement, par type · Md$, somme 4 trimestres
2025
total +36 · FDI +377 · intérêt −348
Total Investissements directs Revenus porteurs d’intérêt
Source : BEA · calculs Eco3min

Revenus nets (recettes moins paiements), somme glissante sur 4 trimestres. Le revenu des investissements directs reste élevé et stable ; les revenus porteurs d’intérêt plongent et tirent le total vers zéro.

La cause est documentée par la Réserve fédérale de New York (« Honey, Who Shrunk the U.S. Income Surplus? », mai 2026) : la hausse des taux après la pandémie a alourdi le coût des engagements américains. Les étrangers détiennent environ 26 000 milliards de dollars d’actifs américains porteurs d’intérêt — bons du Trésor et autres titres de dette en tête — quand les États-Unis n’en détiennent qu’une fraction à l’étranger. Quand les taux montent, cette asymétrie se paie. La Fed de New York estime que la balance d’intérêts nette a atteint −450 milliards en 2025, et qu’environ 170 des 240 milliards de hausse des paiements nets depuis 2021 proviennent des seuls taux ; le reste vient de la croissance continue des engagements nets. Vue d’ensemble : l’historique des déficits en plein emploi.

04Pourquoi ce n’est pas (encore) la fin du privilège

Lire cette trajectoire comme la fin du privilège exorbitant serait prématuré, pour trois raisons que les données soutiennent.

D’abord, l’essentiel du recul est cyclique. Il tient à un choc de taux, par nature partiellement réversible : la Fed de New York calcule qu’avec l’écart actuel de 15 000 milliards entre actifs et engagements porteurs d’intérêt, une baisse de 1 point des taux ajouterait environ 150 milliards au revenu net. Une partie du surplus reviendrait mécaniquement si les taux refluaient.

Ensuite, l’avantage de rendement qui fonde le privilège est intact. Le revenu net des investissements directs a augmenté sur la période, pas diminué. Ce qui s’est dégradé, c’est le coût de la dette, pas la profitabilité des actifs américains.

La qualification adverse

Cet avantage de rendement sur les investissements directs est contesté. Brad Setser (Council on Foreign Relations, novembre 2024) note que 60 % des profits d’investissement direct américain proviennent de sept juridictions à faible fiscalité, et que le surplus de revenu disparaîtrait sans cette part liée à l’optimisation fiscale des multinationales. La Fed de New York reconnaît elle-même que ce débat, vieux de trois décennies, n’est pas tranché. L’avantage est donc mesuré, mais sa nature — prime de risque réelle ou artefact comptable — reste discutée. Détail complémentaire : la trajectoire de la domination boursière américaine.

Enfin, le solde reste marginalement positif sur la lecture la plus récente. Le revenu net d’investissement n’a pas basculé durablement en territoire négatif : il a touché −19 milliards en 2024 avant de remonter à +36 milliards en 2025. La formule juste n’est pas « le privilège a disparu », mais « le surplus qui le matérialisait s’est réduit à presque rien ». Les deux lectures — érosion d’un avantage structurel, ou simple compression par les taux — sont cohérentes avec les mêmes chiffres. À lire aussi : Notre dossier sur le rôle du dollar comme pivot du système monétaire mondial.

05Niveaux à surveiller

  • Sensibilité aux taux. Avec l’écart actif-passif porteur d’intérêt à −15 000 milliards, chaque variation de 1 point des taux américains et étrangers déplace le revenu net d’environ 150 milliards, selon la Fed de New York. Si les taux refluaient durablement, le solde remonterait ; s’ils restaient élevés, le déficit d’intérêts continuerait de peser.
  • Croissance des engagements nets. Tant que les États-Unis financent un déficit courant par la vente nette d’actifs au reste du monde, la part structurelle du coût de service progresse, indépendamment des taux.
  • Prochaine publication. Les comptes de transactions internationales (T1 2026) sont attendus le 23 juin 2026 ; la position extérieure nette y est désormais publiée dans la même édition.

06Méthodologie & données

L’indicateur est le revenu net d’investissement des États-Unis : recettes d’investissement (sur les actifs américains détenus à l’étranger) moins paiements d’investissement (sur les actifs américains détenus par des étrangers), tel que publié par la BEA dans les International Transactions Accounts. Il se décompose en quatre catégories fonctionnelles — investissements directs, portefeuille, autres investissements, avoirs de réserve. Les séries sont trimestrielles, corrigées des variations saisonnières, en taux trimestriel ; les chiffres annuels sont la somme des quatre trimestres, et les valeurs glissantes la somme sur quatre trimestres. Tous les chiffres de cette page sont calculés par Eco3min à partir des séries publiques (FRED, préfixes IEAX pour les recettes et IEAM pour les paiements). À rapprocher de l’historique du croisement intérêts et défense.

SérieSourceCouverture2025
Revenu net d’investissementBEA · IEAXII−IEAMII1999–2025+36
dont investissements directsBEA · IEAXID−IEAMID1999–2025+377
dont porteur d’intérêtBEA · portefeuille + autres1999–2025−348
Position extérieure netteBEA · IIPUSNETIQ2006–2025−27 537
import pandas as pd

# Revenu net d'investissement, directement depuis FRED — sans clé API
rec = pd.read_csv("https://fred.stlouisfed.org/graph/fredgraph.csv?id=IEAXII")
pay = pd.read_csv("https://fred.stlouisfed.org/graph/fredgraph.csv?id=IEAMII")
df = rec.merge(pay, on="observation_date")
df["net"] = df["IEAXII"] - df["IEAMII"]      # millions, taux trimestriel
df["net_4q"] = df["net"].rolling(4).sum() / 1000   # Md$, somme glissante

07Données & reproductibilité

La série trimestrielle du revenu net d’investissement et de ses composantes est disponible en format ouvert, mise à jour à chaque révision des données sous-jacentes.

Licence : Creative Commons Attribution 4.0 (CC BY 4.0). Libre pour usage de recherche, académique et journalistique avec attribution.

08Questions & réponses

Qu’est-ce que le « privilège exorbitant » ?
L’expression, née dans les années 1960, désigne l’avantage que les États-Unis tirent du statut de monnaie de réserve du dollar. Dans son acception comptable, elle renvoie au fait qu’ils encaissaient plus de revenus sur leurs investissements à l’étranger qu’ils n’en versaient aux détenteurs étrangers d’actifs américains, alors même qu’ils sont le premier débiteur net du monde. L’avantage tient à ce que leurs actifs (investissements directs, actions) rapportent davantage que leurs engagements (dette sûre, peu rémunérée).
Le revenu d’investissement américain est-il devenu négatif ?
Pas durablement. Sur l’année civile, le revenu net d’investissement a touché −19 milliards de dollars en 2024, puis est remonté à +36 milliards en 2025 (calculs Eco3min sur données BEA). Il flotte autour de zéro, après être passé par 259 milliards en 2019. La formulation exacte est qu’il s’est réduit à presque rien, pas qu’il a basculé en territoire négatif.
Pourquoi le surplus a-t-il disparu ?
À cause de la facture d’intérêts. Le revenu net des investissements directs, qui porte l’avantage de rendement américain, est resté élevé (356 milliards en 2019, 377 en 2025). Mais les étrangers détiennent environ 26 000 milliards de dollars de dette américaine porteuse d’intérêt, et la hausse des taux après 2022 en a alourdi le coût. Les revenus porteurs d’intérêt sont passés de −98 à −348 milliards entre 2019 et 2025, ce qui suffit à expliquer la disparition du surplus.
Est-ce la fin du privilège exorbitant ?
C’est prématuré à dire. Le recul est en grande partie cyclique : la Fed de New York estime qu’une baisse de 1 point des taux ajouterait environ 150 milliards au revenu net. L’avantage de rendement sur les investissements directs reste intact, même s’il est contesté — Brad Setser (CFR) souligne qu’une large part des profits provient de juridictions à faible fiscalité. Le solde reste par ailleurs marginalement positif. Il s’agit d’une érosion, pas d’une rupture.
Quelle différence avec le solde de revenu primaire ?
Le revenu net d’investissement (utilisé ici) ne couvre que les revenus du capital. Le « solde de revenu primaire » publié par la BEA y ajoute la rémunération des salariés ; il est passé d’un excédent en 2023 à un déficit en 2024, puis oscille autour de zéro en 2025. Les deux mesures décrivent le même mouvement — un solde réduit à quasi rien — mais ne se confondent pas.
La position extérieure nette des États-Unis est-elle une « dette » ?
Pas au sens strict. La position extérieure nette (−27 500 milliards de dollars, environ 90 % du PIB fin 2025) inclut les actions et les investissements directs, pas seulement les titres de dette. Une grande partie de sa dégradation depuis 2010 vient d’un effet de valorisation : la surperformance de la Bourse américaine a gonflé la valeur des actions américaines détenues par les étrangers, sans le moindre emprunt nouveau.

09Sources & limites

  • PrimaireBureau of Economic Analysis — International Transactions Accounts et International Investment Position, T4 2025 (séries FRED IEAX/IEAM, IIPUSNETIQ).
  • AnalyseRéserve fédérale de New York — Matthew Higgins & Thomas Klitgaard, « Honey, Who Shrunk the U.S. Income Surplus? », Liberty Street Economics, 18 mai 2026.
  • AnalyseBrad SetserCouncil on Foreign Relations, novembre 2024 (analyses sur la balance des revenus US).
  • OrigineGourinchas & Rey — travaux fondateurs sur le « privilège exorbitant » et les effets de valorisation (2007).
  • Le revenu net d’investissement ne mesure que les revenus du capital. Le solde de revenu primaire, plus large, donne une lecture légèrement différente.
  • L’avantage de rendement sur les investissements directs est débattu. Une part tient à la localisation fiscale des profits des multinationales, dont la nature économique reste discutée.
  • La décomposition utilisée regroupe dividendes et intérêts au sein du portefeuille. Le découpage equity/intérêt plus fin de la Fed de New York place la balance d’intérêts à environ −450 milliards en 2025.
  • Les données sont révisées. Les comptes trimestriels sont mis à jour le trimestre suivant et lors de la révision annuelle de mars.

Mis à jour le 12 juillet 2026

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