La courbe de Phillips : la relation la plus citée et la plus contestée de la macroéconomie moderne — assez vivante pour ancrer les modèles des banques centrales, assez morte pour échouer empiriquement encore et encore.

La corrélation inverse de A.W. Phillips entre chômage et croissance des salaires sur les données britanniques de 1958 est devenue le cœur opérationnel de la macro d’après-guerre. La courbe empirique s’est aplatie depuis 2000, mais les fonctions de réaction des banques centrales dépendent encore de ce qu’il en reste.

Stock et Watson (2019) documentent une réduction cumulée de la pente d’environ 80 % de la courbe de Phillips américaine entre 1985 et 2018. L’épisode 2022-2024 a relancé le débat : le choc inflationniste fut-il une réhabilitation d’une courbe encore vivante, ou un événement énergétique et d’offre ponctuel qui contourne entièrement le cadre ?

Phillips 1958 et l’observation empirique originale

L’article de A.W. Phillips de 1958 dans Economica, « The Relation between Unemployment and the Rate of Change of Money Wage Rates in the United Kingdom, 1861-1957 », documentait une relation inverse empirique entre le taux de chômage et le rythme de variation des salaires nominaux sur près d’un siècle de données britanniques. La relation était suffisamment serrée sur l’échantillon historique pour suggérer un trait structurel stable : quand le chômage était bas, les salaires progressaient rapidement ; quand le chômage était élevé, la croissance des salaires ralentissait ou devenait négative. Samuelson et Solow (1960) ont généralisé la relation à l’inflation plutôt qu’aux salaires, traçant les données américaines et présentant la « courbe de Phillips » désormais célèbre comme un arbitrage de politique économique.

Les implications de politique des années 1960 paraissaient nettes : les gouvernements pouvaient choisir un point sur la courbe, acceptant de l’inflation en échange d’un chômage plus bas. Les administrations Kennedy-Johnson ont explicitement intégré cet arbitrage dans leur politique économique. La relation empirique a tenu jusqu’environ 1968, puis s’est brisée dans les années 1970 — chômage et inflation ont monté simultanément, contredisant la logique Phillips de base. Cette rupture fut l’échec empirique le plus visible de la macroéconomie d’après-guerre et a forcé une révision théorique fondamentale.

La reformulation Friedman-Phelps

Le discours présidentiel de Milton Friedman devant l’American Economic Association en 1968, parallèle aux travaux indépendants d’Edmund Phelps (1967), a expliqué la rupture avec un concept désormais canonique : la relation Phillips dépend des anticipations d’inflation. Quand les agents anticipent une inflation plus élevée, ils relèvent salaires et prix par anticipation, déplaçant la courbe entière vers l’extérieur. Le résultat est l’introduction du taux de chômage naturel (NAIRU — Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment), le niveau de chômage cohérent avec des anticipations d’inflation stables.

La reformulation a transformé la courbe de Phillips d’un arbitrage stable en une relation de court terme qui se déplace avec les anticipations. Eco3min documente cette dynamique dans le panorama des régimes inflationnistes et de leurs déterminants. À long terme, la courbe est verticale au NAIRU : la politique monétaire ne peut acheter de réductions temporaires du chômage qu’au prix d’un désancrage des anticipations et d’une accélération de l’inflation. Le cadre prédisait ce qui s’est passé dans les années 1970 et expliquait pourquoi la désinflation Volcker exigea que le taux de chômage monte au-dessus du NAIRU avant que les anticipations d’inflation ne se réancrent. Notre dossier compagnon sur la formation des anticipations d’inflation et leur importance développe la théorie moderne de l’ancrage expectational.

L’aplatissement : Stock-Watson 2019, Blanchard 2016

Le record empirique post-1990 a forcé une troisième reformulation. La courbe de Phillips paraissait s’aplatir progressivement : les variations du chômage produisaient des variations toujours plus petites de l’inflation. James Stock et Mark Watson (Brookings, 2019) ont fourni l’estimation la plus systématique, utilisant un cadre à coefficients variables dans le temps qui mesure la pente de la relation Phillips à chaque point de l’échantillon. Leur constat : la pente de la courbe de Phillips américaine a décliné d’environ 80 % entre 1985 et 2018. Le travail antérieur d’Olivier Blanchard (2016, « The U.S. Phillips Curve: Back to the 60s? ») avait documenté le même schéma avec une méthodologie différente et atteint des conclusions similaires.

🧠 Cadre d’analyse

Le coefficient de la courbe de Phillips est estimé empiriquement par régression de l’inflation (ou variation des salaires) sur le chômage, conditionnellement aux anticipations d’inflation. Stock et Watson (2019) ont raffiné la méthode avec un modèle à coefficients variables dans le temps qui mesure l’aplatissement progressif depuis 1985 plutôt qu’une rupture binaire. Hazell, Herreño, Nakamura et Steinsson (2022) ont utilisé des données régionales américaines pour confirmer une courbe plus plate mais non nulle, distinguant l’aplatissement structurel du bruit de mesure.

L’aplatissement a plusieurs explications concurrentes. La thèse des « anticipations ancrées » (Bernanke 2010, Yellen 2017) attribue l’aplatissement au ciblage crédible de l’inflation : quand les anticipations de long terme sont ancrées, les fluctuations transitoires du chômage ne se traduisent plus en mouvements persistants de l’inflation. La thèse du « changement structurel » l’attribue à la mondialisation, au glissement vers l’économie de services et à l’affaiblissement du pouvoir de négociation salariale. La thèse du « bruit de mesure » (Hazell et al., 2022) soutient que l’aplatissement agrégé est en partie un artefact et que la variation régionale révèle une relation encore active. Chacune porte un soutien empirique ; la vérité est probablement une combinaison. Notre cadre sur l’inflation par les coûts vs par la demande y est connecté : une courbe de Phillips plus plate rend les diagnostics demand-pull plus difficiles à extraire des données.

Le test grandeur nature 2022-2024 : réhabilitation ou mort définitive ?

L’épisode post-pandémique a testé les deux interprétations. Le chômage américain est tombé à 3,5 % mi-2022 — bien sous la plupart des estimations du NAIRU à 4,0-4,5 % — tandis que l’inflation core PCE s’accélérait à 5,4 % en février 2022 (BEA). À première vue, cela ressemble à une réhabilitation Phillips : marché du travail tendu, inflation élevée. Mais le calendrier et le canal comptent. La poussée d’inflation a commencé début 2021 tirée par les hausses de prix des biens (voitures d’occasion, énergie, goulets logistiques) avant que le chômage ne se soit substantiellement comprimé, et la tension du marché du travail est arrivée comme phénomène concomitant plutôt que comme moteur causal.

Les décompositions par les Réserves fédérales de San Francisco et de New York n’ont attribué qu’une fraction du choc inflationniste 2021-2022 à la tension du marché du travail — la part la plus grande revenait aux facteurs d’offre. La désinflation 2022-2024 est arrivée à mesure que les chaînes d’approvisionnement se normalisaient et que les prix énergétiques refluaient, même avant que le chômage ne monte significativement. Le tableau empirique est cohérent avec une courbe de Phillips qui existe mais qui est trop plate pour dominer la dynamique inflationniste dans un épisode de choc majeur. Ce mecanisme s’inscrit dans l’anatomie d’une poussee inflationniste. Notre analyse des spirales prix-salaires et leçons historiques développe l’angle salarial.

Pourquoi elle ancre encore les modèles des banques centrales

Malgré les complications empiriques, la courbe de Phillips reste le cheval de trait des modèles macroéconomiques de banque centrale. Le modèle FRB/US de la Fed, le NAWM de la BCE et le COMPASS de la Bank of England intègrent tous des équations de salaires et de prix de type Phillips. La raison tient en partie à l’inertie institutionnelle, en partie à ce qu’aucune alternative clairement supérieure n’a émergé. Les modèles néo-keynésiens (Galí 2011) reformulent la courbe de Phillips dans un cadre à anticipations prospectives qui répond à la critique Friedman-Phelps sans abandonner la structure de base.

L’implication opérationnelle pour la politique monétaire est que la fonction de réaction de la banque centrale continue à supposer une relation de type Phillips : un chômage sous le NAIRU estimé déclenche un resserrement ; un chômage au-dessus du NAIRU permet un assouplissement. La relation peut être plate mais elle n’est pas nulle, et l’asymétrie — les coûts d’un mauvais diagnostic sur le désancrage des anticipations sont élevés — maintient le cadre opérationnel. Notre dossier sur la calibration des hausses de taux par les banques centrales contre l’inflation reflète cette dépendance continue. La série historique de l’inflation américaine depuis 1913 permet au lecteur de tracer la relation Phillips à travers plusieurs régimes et d’observer l’aplatissement directement.

Variation entre pays

La courbe de Phillips n’est pas également morte partout. Les études sur les données de la zone euro (notamment la série de Working Papers de la BCE) montrent une courbe qui s’est aplatie de manière similaire aux États-Unis jusqu’en 2019 mais qui s’est partiellement re-pentifiée pendant 2022-2023, particulièrement pour l’inflation des services dans les marchés du travail tendus. Les données britanniques (Inflation Reports de la Bank of England) montrent une relation Phillips des services plus prononcée tout au long des années 2020. Les données japonaises, après des décennies de dormance, ont montré des signes précoces de réveil en 2024 avec les négociations salariales du Shunto. L’implication est que les revendications agrégées de « mort de la courbe de Phillips » furent peut-être exagérées même alors que la relation américaine s’aplatissait le plus dramatiquement.

Le schéma cross-country éclaire aussi les déterminants structurels de l’aplatissement. Les économies à négociation collective plus forte et à dominance moindre des services (Allemagne, France) ont préservé davantage de la structure Phillips que les économies à institutions de travail plus faibles et à croissance plus rapide de la part des services (États-Unis, Royaume-Uni). Notre analyse de la différence entre inflation structurelle et cyclique reflète cette dimension institutionnelle. Le pilier sur le guide complet des mécanismes, mesures, histoire et effets de l’inflation intègre la lentille Phillips dans le cluster plus large.

🧭 Lecture eco3min

La courbe de Phillips n’est ni morte ni vivante — elle est plate. Et une courbe plate n’est pas un repas gratuit pour les banques centrales ; elle rend le diagnostic plus difficile et le coût des erreurs plus élevé.

La question prospective

Si la démondialisation, l’inversion démographique et la reconstruction des institutions de travail inversent partiellement l’aplatissement post-1990, la courbe de Phillips pourrait se re-pentifier au cours de la prochaine décennie. Les premiers signes (accélération des accords salariaux en Allemagne, au Japon, aux États-Unis) sont cohérents avec cette possibilité. Une re-pentification aurait des implications profondes pour le design de la politique monétaire : la Fed et la BCE feraient face à des arbitrages plus tranchés, et la flexibilité que les anticipations ancrées ont achetée pendant 1990-2020 s’éroderait partiellement.

Pour l’analyste, l’implication pratique est de surveiller la relation empiriquement plutôt que de présumer sa mort ou sa réhabilitation. Les estimations à coefficients variables dans le temps de type Stock-Watson restent le meilleur diagnostic. Notre dossier sur l’expérience des ménages avec la compression des salaires illustre la mécanique distributive que toute future réhabilitation Phillips réactiverait. Et la distinction entre inflation sous-jacente et globale compte ici aussi : la relation Phillips survit le mieux dans les mesures sous-jacentes, où les chocs énergétiques et alimentaires transitoires sont filtrés.

⚠️ Erreur fréquente

Conclure du choc inflationniste post-2022 que « la courbe de Phillips est de retour ». Le record empirique est plus nuancé : le choc fut tiré principalement par les facteurs d’offre, la tension du marché du travail étant un phénomène concomitant plutôt que le moteur dominant. La courbe s’est modestement re-pentifiée sur les composantes services mais reste plus plate que ne le suggéreraient les estimations de l’ère 1970.

📌 À retenir
  • La courbe de Phillips, originalement documentée par A.W. Phillips sur les données britanniques 1861-1957, fut reformulée par Friedman (1968) et Phelps (1967) pour introduire le taux de chômage naturel (NAIRU) et le rôle des anticipations d’inflation.
  • La courbe de Phillips américaine s’est aplatie d’environ 80 % entre 1985 et 2018 selon Stock et Watson (2019), avec plusieurs explications concurrentes : anticipations ancrées, changement structurel, bruit de mesure.
  • L’épisode 2022-2024 ne réhabilite pas la courbe de manière non ambiguë : l’inflation a bondi principalement à cause de facteurs d’offre, la tension du marché du travail étant concomitante plutôt que causale.
  • Les modèles macroéconomiques de banque centrale continuent à intégrer des relations de type Phillips parce qu’aucune alternative supérieure n’a émergé ; le cadre reste opérationnellement pertinent malgré les complications empiriques.

La synthèse diagnostique

La posture analytique honnête traite la courbe de Phillips comme un cadre utile mais imparfait : il capture quelque chose de réel sur la relation chômage-inflation, mais la pente est petite, variable dans le temps et dépendante de l’ancrage expectational. La traiter comme un outil prédictif précis ou comme une relique obsolète, c’est rater le record empirique dans les deux cas. Le cadre est un guide sur la façon dont les conditions du marché du travail conditionnent la dynamique inflationniste, pas une équation déterministe.

Pour le prochain épisode inflationniste, la question diagnostique n’est pas « où sommes-nous sur la courbe de Phillips » mais « quelle est la pente de la relation Phillips dans l’environnement institutionnel et structurel actuel, et comment interagit-elle avec le mix de forces d’offre, de demande et expectational tirant l’épisode ? » La réponse exige la boîte à outils complète développée à travers ce cluster — et la courbe de Phillips reste un outil parmi plusieurs plutôt que le cadre maître qu’on supposait dans les années 1960.

Mis à jour le 18 mai 2026

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