Comment la militarisation du dollar a-t-elle changé la gestion des réserves ?

La militarisation du dollar désigne l’utilisation de la compensation dollar, de SWIFT et du gel des réserves comme outils de politique étrangère, intensifiée après les sanctions russes de 2022. Les banques centrales ont répondu en accumulant de l’or à un rythme inédit depuis les années 1950 — plus de 1 000 tonnes par an en 2022, 2023 et 2024 contre une moyenne de 473 tonnes pour 2010-2021. Pourtant la recherche FMI ne détecte aucune accélération statistique du déclin de la part dollar dans les réserves post-2022 — le shift est qualitatif plus que quantitatif.

Réponse synthétique

La militarisation du dollar est l’utilisation systématique de l’infrastructure dollar — compensation, messagerie SWIFT, dépositaires de titres, réseaux de primary dealers — comme instruments de politique étrangère. Cela existait avant 2022 (Iran, Venezuela, Cuba) mais s’est dramatiquement intensifié avec le gel des réserves de la banque centrale russe.

Les banques centrales ont observé et tiré la leçon. La leçon était simple : les réserves de change détenues dans toute devise administrée par une juridiction occidentale peuvent être confisquées en pratique via les sanctions. L’implication a été une réévaluation de ce que signifient les « réserves sûres ».

Ce qui est notable : la réponse va majoritairement vers l’or plutôt que vers des devises alternatives — les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes par an pendant trois années consécutives, un rythme jamais vu dans les temps modernes.

Découvrir le cadre : Régimes monétaires

Ce que disent les données

Le contexte chiffré sur les changements de réserves liés à la militarisation (World Gold Council, FMI COFER, BCE) :

  • Achats d’or par banques centrales : 1 082 t (2022, record depuis 1950) + 1 037 t (2023) + 1 045 t (2024) = trois années consécutives au-dessus de 1 000 t
  • Moyenne décennale 2010-2021 : environ 473 tonnes par an — rythme récent plus du double de la décennie précédente
  • Réserves d’or de la Banque populaire de Chine : de 1,8 % des réserves totales en 2015 à 4,9 % actuellement
  • Réserves de la Banque nationale de Pologne : 17 % en or fin 2024, avec cible relevée à 30 % en octobre 2025
  • Part du dollar dans les réserves de change allouées : pic 71 % en 2001 → 58 % en 2024 (un déclin de 13 pp sur 23 ans)

L’exception qui nuance le narratif : l’étude BCE de juin 2025 trouve que dans 5 des 10 plus grandes hausses annuelles de la part or des banques centrales depuis 1999, le pays concerné faisait face à des sanctions la même année ou l’année précédente. Donc l’achat d’or motivé par les sanctions est réel — mais représente une minorité des achats totaux, les motifs de diversification dominant la plupart des cas.

Dataset : Dollar et crises mondiales 1973-2023

Pourquoi cela se produit — le mécanisme macro

Trois canaux expliquent comment la militarisation se traduit en restructuration des réserves.

Canal 1 : les actifs sans contrepartie deviennent premium. La caractéristique définitionnelle de l’or est qu’il n’a pas de contrepartie — aucun gouvernement ne peut le déclarer gelé ou non-transférable. Les réserves de change requièrent une contrepartie (gouvernement émetteur, banques custodian, systèmes de paiement). Une fois le risque politique pricé dans les réserves de change, l’absence de contrepartie de l’or commande une prime auparavant écartée comme « pensée relique ».

Canal 2 : la diversification ne substitue pas le dollar — elle s’éparpille entre devises plus petites. Contrairement à un narratif populaire de « dédollarisation », la diversification hors du dollar n’a pas profité à une devise rivale unique. La part du yuan dans COFER stagne près de 2,1 %. Au lieu de cela, les flux vont vers un panier : dollar australien, dollar canadien, won coréen, dollar singapourien, devises nordiques, plus l’or. Le statut de réserve du dollar est érodé mais pas remplacé. Détail complémentaire : La mise en perspective multidevise de la réserve monétaire or.

Cette dispersion crée de la fragmentation plutôt qu’une transition.

Canal 3 : la rapatriation physique comme gestion de risque. Une enquête de 2024 a trouvé que 68 % des banques centrales gardent désormais l’essentiel de leur or à l’intérieur de leurs propres frontières, en hausse depuis environ 50 % en 2020. L’Inde a rapatrié 100 tonnes des coffres de la Bank of England en 2024 ; la Pologne et la Hongrie ont suivi des schémas similaires. Le précédent russe a montré que même les réserves « offshore » portent un risque politique — la possession physique compte à nouveau.

Synthèse par régime. Avant la Crimée (avant 2014), les banques centrales se comportaient comme si les réserves dollar étaient réellement sûres — l’or était traité comme une relique. Le régime 2014-2022 a vu une accumulation graduelle d’or par Chine, Russie, Turquie, Inde — un avertissement précoce que certains gestionnaires de réserves anticipaient le risque sanctions. Le régime post-2022 est qualitativement différent : une large coalition de banques centrales (incluant désormais des acheteurs européens et asiatiques émergents) a basculé vers une accumulation d’or active tout en diversifiant les avoirs en change vers des devises plus petites, avec le motif explicite de réduire l’exposition de contrepartie géopolitique.

La militarisation a fait redécouvrir aux banques centrales ce qu’elles avaient passé des décennies à oublier : les réserves ne sont pas seulement des stocks de pouvoir d’achat, mais des stocks de souveraineté.

Cadre de lecture : Dollar et système monétaire mondial

Ce que cela signifie selon les acteurs économiques

Épargnants sont isolés de ces shifts à court terme, mais le déclin structurel de la dominance dollar — même modeste — affecte les rendements réels long terme via les dynamiques de change pour les actifs non-USD.

Investisseurs exposés à l’or, mineurs aurifères et ETF bénéficient d’un acheteur insensible au prix (banques centrales) qui a fourni un plancher solide aux prix depuis 2022. Mais c’est une caractéristique de régime à mouvement lent, pas un signal tactique.

Gérants souverains et de fonds de pension font face à une question stratégique : comment se positionner pour une architecture de réserves multipolaire sans surréagir aux narratifs qui exagèrent la vitesse du changement.

Une erreur fréquente est d’extrapoler linéairement la « dédollarisation » depuis les tendances actuelles. Les données montrent que le rythme de déclin n’a pas accéléré post-2022 (FMI, 2024) — ce qui a changé est le raisonnement qualitatif des gestionnaires de réserves, pas la vitesse du shift quantitatif.

Observation pratique

Ce que les données suggèrent pour comprendre votre situation :

  • Question à se poser : Suis-je ancré sur le narratif d’effondrement du dollar, ou sur les données montrant une diversification lente mais persistante ?
  • Donnée à surveiller : Nombre de banques centrales reportant des achats nets d’or — la diffusion (étendue des achats) est plus révélatrice que le tonnage total
  • Parallèle historique : Les débats de remonétisation de l’or dans les années 1970-1980 après l’effondrement de Bretton Woods — un shift de régime plus lent étalé sur une décennie
  • Ce que documente la littérature : Weiss (2025) étude BCE montrant que les hausses d’avoirs en or ne sont majoritairement PAS associées à des baisses des réserves dollar, sauf pour Chine, Russie et Turquie

Ces informations sont descriptives et destinées à éclairer votre propre analyse. Eco3min ne fournit pas de conseil en investissement.

Aller plus loin

Questions fréquentes

La proposition de devise BRICS menace-t-elle le dollar ?

La plupart des analystes concluent que c’est improbable dans la prochaine décennie. Le groupe BRICS+ est hétérogène (rivalité Chine-Inde, monarchies vs républiques, sanctionnés et non-sanctionnés), et créer une devise partagée requiert union budgétaire et confiance qui n’existent pas. OMFIF (2025) projette que le dollar perdra environ 10 % de part de réserves dans la prochaine décennie — mais vers un panier de devises plus petites, pas vers un rival BRICS.

Pourquoi le yuan ne profite-t-il pas davantage de la militarisation du dollar ?

Le yuan n’est pas librement convertible, la Chine maintient des contrôles de capitaux, et les marchés obligataires souverains chinois manquent de la profondeur et liquidité requises par les gestionnaires de réserves. Détenir des réserves yuan signifie accepter une flexibilité réduite et une exposition au propre risque sanctions de la Chine. La plupart des banques centrales non-alignées préfèrent diversifier vers plusieurs devises convertibles plus petites plutôt que concentrer l’exposition à Pékin.

L’or est-il une meilleure réserve de valeur que les devises de réserve dans le régime post-2022 ?

Les données de performance montrent que l’or a monté de 138 % de 2008 à 2024 selon les chiffres de l’Atlantic Council, avec la demande des banques centrales fournissant un plancher de prix. Mais l’or a ses propres inconvénients : rendement nul, coûts de stockage, volatilité de prix. Les banques centrales traitent l’or comme un complément stratégique aux réserves de change, pas un substitut — la plupart maintiennent encore l’or à 5-30 % des réserves totales, le reste en devises.

Mis à jour le 12 juillet 2026

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