Le dollar, pivot du système monétaire mondial

Quatre régimes monétaires successifs ; les mouvements majeurs du dollar coïncident avec les crises systémiques hors États-Unis : le dollar comme variable systémique du système monétaire mondial.
Le dollar n’est pas une devise comme les autres. Il constitue l’ossature du système monétaire international, reliant politique monétaire américaine, flux de capitaux mondiaux et stabilité financière. Le dollar est la monnaie nationale des États-Unis, mais la monnaie de financement du monde. Quand la Fed resserre, ce n’est pas seulement l’économie américaine qui absorbe le choc : c’est l’ensemble du système dollar mondial, des marchés émergents aux bilans bancaires européens, qui subit un resserrement des conditions financières.
Cette page analyse le dollar comme variable systémique, au croisement de la politique monétaire américaine, des flux de capitaux internationaux et des épisodes de stress financier. L’enjeu n’est pas de prévoir le prochain mouvement du DXY, mais de comprendre pourquoi le dollar structure les conditions financières mondiales bien au-delà de ce que sa part dans le PIB mondial, environ 26 % (Banque mondiale, 2024), laisserait supposer, et comment cela impacte concrètement la performance des portefeuilles.
Le dollar en chiffres : une domination sans équivalent
L’emprise du dollar sur le système financier international se mesure à travers quatre dimensions qui, prises ensemble, dessinent une position hégémonique sans équivalent historique pour une monnaie nationale.
Réserves de change. Le dollar représentait 56,7 % des réserves de change mondiales identifiées au deuxième trimestre 2026, selon les données COFER du FMI. Cette part recule depuis le début des années 2000, une érosion lente mais régulière au profit de l’euro, du yen, du yuan et d’autres devises. Mais le dollar reste de loin la première monnaie de réserve, devant l’euro.
Transactions de change. Le dollar figure dans 88 % des transactions sur le marché des changes, dont le volume quotidien a atteint 7 500 milliards de dollars en 2022 (BRI, Triennial Survey). Source de référence : l’enquête triennale de la BRI sur les marchés de change. Cette omniprésence fait du dollar le véhicule incontournable des échanges internationaux, y compris entre deux pays qui n’ont aucun lien commercial avec les États-Unis. Le cadre Eco3min sur ces marchés est exposé dans notre cluster Devises et Forex.
Dette internationale. Environ 49 % de la dette internationale est libellée en dollars (BRI, décembre 2023), soit plus de 13 000 milliards de dollars de titres de dette émis par des entités non américaines. Chaque mouvement du dollar modifie mécaniquement la charge réelle de cette dette : un canal de transmission souvent sous-estimé dans l’analyse conjoncturelle. Asymétrique par construction, ce canal détermine aussi qui écrit les règles que les autres appliquent, ce qui constitue le nœud de la coordination entre régulateurs nationaux.
Matières premières. Le pétrole, le gaz naturel liquéfié, les métaux de base et les céréales s’échangent très majoritairement en dollars, selon les estimations de la BRI et de l’OPEP. Cette convention de facturation signifie qu’un dollar fort renchérit mécaniquement le coût des intrants pour l’ensemble des économies non américaines, même en l’absence de variation des prix sous-jacents.
Le privilège exorbitant : mécanismes et limites
L’expression « privilège exorbitant », forgée par Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1960, désigne l’avantage structurel que confère aux États-Unis le statut de monnaie de réserve mondiale : un avantage qui se reflète historiquement dans la trajectoire des taux réels américains, retracée dans notre dataset historique sur les taux réels US (1962-présent). La dette fédérale américaine est libellée intégralement en dollars, une monnaie que les États-Unis ont la capacité d’émettre, ce qui élimine de facto le risque de défaut en devise étrangère. Les investisseurs mondiaux, contraints de détenir des actifs en dollars pour leurs réserves, acceptent des rendements plus faibles : une « prime de réserve » estimée entre 50 et 100 points de base par la littérature académique (Krishnamurthy & Vissing-Jorgensen, 2012).
Ce privilège se manifeste concrètement dans la capacité des États-Unis à financer des déficits jumeaux, budgétaire et courant, à des conditions qui seraient insoutenables pour toute autre économie. Le déficit courant américain oscille entre 3 et 4 % du PIB depuis deux décennies (BEA), financé par un afflux continu de capitaux étrangers attirés par la profondeur et la liquidité des marchés financiers américains. L’étude du déficit courant comme risque macroéconomique structurel examine les conditions dans lesquelles cet équilibre pourrait se rompre.
Ce rôle structurel explique pourquoi les cycles monétaires américains se transmettent bien au-delà de leurs frontières. Chaque resserrement de la Fed agit comme un resserrement global : renchérissement de la dette en dollars, rapatriement de capitaux vers les actifs américains, compression de la liquidité offshore. Cette mécanique, analysée dans l’impact réel de la politique monétaire, fait de la Fed la banque centrale de facto du monde : un rôle qu’elle n’a jamais officiellement accepté mais qu’elle exerce de facto à travers le système dollar.
Le système eurodollar : l’infrastructure invisible
L’une des réalités les plus mal comprises du système financier mondial est que la majorité des dollars en circulation ne sont pas créés ni directement contrôlés par la Réserve fédérale. Le « système eurodollar » (qui n’a aucun rapport avec l’euro, le terme date des années 1950) désigne l’ensemble des dépôts et des crédits libellés en dollars détenus et créés en dehors du système bancaire américain.
La BRI estimait le stock de crédit en dollars hors des États-Unis à plus de 13 000 milliards de dollars fin 2023 (BRI, Global Liquidity Indicators). Ce chiffre sous-estime probablement la réalité, car il ne capture que partiellement les engagements en dollars des banques via les marchés dérivés : les swaps de change représentaient à eux seuls un encours notionnel de plus de 100 000 milliards de dollars (BRI, 2022), un « stock de dette manquante » selon les termes de Claudio Borio et ses coauteurs à la BRI. En parallèle de : Un demi-siècle de démarrages du dollar.
Cette architecture offshore signifie que les conditions de financement en dollars dans le monde dépendent de la capacité et de la volonté des banques internationales à fournir du dollar : un mécanisme qui échappe largement au contrôle direct de la Fed. Lorsque la confiance interbancaire se dégrade, le dollar offshore se raréfie brutalement, créant une pénurie qui s’apparente à un resserrement monétaire violent, même si la Fed assouplit simultanément sa politique domestique.
Ce mécanisme a été particulièrement visible lors de deux crises majeures. En 2008, le spread Libor-OIS, indicateur de stress sur le financement interbancaire en dollars, a atteint 364 points de base en octobre (Federal Reserve), reflétant une pénurie aiguë de dollars offshore. La Fed a répondu en ouvrant des lignes de swap avec 14 banques centrales, injectant jusqu’à 580 milliards de dollars de liquidité en décembre 2008. En mars 2020, le même mécanisme s’est reproduit à une vitesse supérieure : le cross-currency basis swap EUR/USD, qui mesure le coût de l’accès au dollar pour les banques européennes, s’est écarté jusqu’à -85 points de base (Bloomberg), forçant la Fed à réactiver et amplifier ses lignes de swap en quelques jours. Pour approfondir : notre étude sur les cycles haussiers et baissiers du dollar depuis 1973.
Une analyse historique standardisée des grandes crises financières depuis 1973 montre que, dans 71 % des cas, le dollar était en hausse sur un an au moment du déclenchement. Voir la base de données complète : Dollar et crises globales depuis 1973.
Quatre régimes du dollar depuis 1971
L’histoire du dollar comme monnaie mondiale post-Bretton Woods s’organise en quatre régimes distincts, chacun défini par une configuration particulière de la politique monétaire américaine, des flux de capitaux et du rapport de force géopolitique. Ce point est approfondi dans l’indice large du dollar comme mesure de sa force.
1971-1980 : flottement, inflation et érosion de la confiance
Changes flottants, inflation à deux chiffres, dollar en repli de 40 %, et pourtant le rôle international du billet vert ne vacille pas. Dans le même esprit : comment dollar et or se comparent.
La suspension de la convertibilité or-dollar par Nixon le 15 août 1971 a ouvert l’ère des changes flottants. Le dollar a perdu 40 % de sa valeur en termes réels pondérés des échanges entre 1971 et 1978 (Federal Reserve, Real Broad Dollar Index). L’inflation américaine, 7,4 % en moyenne annuelle entre 1970 et 1982 (BLS), a érodé la confiance internationale, alimentant les premières discussions sur une diversification des réserves de change. Pour resituer cet épisode dans la séquence longue des régimes de prix, voir le cadre Eco3min sur l’inflation. L’indice nominal du dollar contre les grandes devises de la Fed a touché son plus bas de la décennie en octobre 1978, 15 % sous son niveau de janvier 1973 (Federal Reserve, H.10).
Paradoxalement, cette période de faiblesse n’a pas remis en cause le rôle du dollar. Le recyclage des pétrodollars, les excédents des pays exportateurs de pétrole réinvestis dans les Treasuries américains, a consolidé le lien entre dollar et matières premières. Les accords de recyclage avec l’Arabie saoudite (1974) ont institutionnalisé le « pétrodollar », ancrant la facturation du brut en dollars pour les décennies suivantes.
1980-1985 : le dollar Volcker et la crise de la dette émergente
Volcker porte les taux à 20 %, le dollar s’envole, et les pays endettés en dollars basculent en série dans le défaut.
Le resserrement radical de Paul Volcker, Fed Funds à 20 % en juin 1981 (Federal Reserve), a provoqué une appréciation spectaculaire du dollar. L’indice nominal du dollar contre les grandes devises de la Fed a gagné 55 % entre juillet 1980 et mars 1985 (Federal Reserve, H.10). Les taux réels américains dépassaient 5 %, attirant massivement les capitaux étrangers.
Ce « super dollar » a eu des conséquences dévastatrices pour les pays émergents endettés en dollars. Le Mexique a fait défaut en août 1982, suivi par le Brésil et l’Argentine. Au total, de nombreux pays ont dû restructurer leur dette au cours de la décennie (FMI). La leçon est limpide : dans un monde où 50 % de la dette internationale est en dollars, une appréciation brutale du billet vert fonctionne comme un resserrement financier global, un mécanisme que Hélène Rey (2013) a formalisé sous le concept de « cycle financier mondial », dont le dollar est le pivot.
L’excès a été corrigé par les Accords du Plaza en septembre 1985, lorsque les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont coordonné une dépréciation ordonnée du dollar : le dernier grand épisode d’intervention concertée sur les changes.
1997-2008 : crises émergentes et renforcement paradoxal
Échaudés par 1997, les émergents accumulent des réserves en dollars, et renforcent malgré eux le système qu’ils redoutent.
La crise asiatique de 1997-1998 a révélé une vulnérabilité structurelle du système dollar : les pays ayant accumulé une dette en dollars avec des revenus en monnaie locale se sont retrouvés pris en étau lorsque leurs devises se sont effondrées. Le baht thaïlandais a perdu 55 % de sa valeur en six mois, la roupie indonésienne 80 %. La contagion s’est étendue à la Russie (défaut en août 1998) et au Brésil (crise en janvier 1999).
La réponse des pays émergents (accumulation massive de réserves de change en dollars comme assurance contre les crises) a paradoxalement renforcé le système dollar. Les réserves mondiales de change ont été multipliées plusieurs fois entre 2000 et 2014 (FMI COFER), majoritairement en dollars. La Chine à elle seule détenait 4 000 milliards de dollars de réserves à son pic en 2014 (PBoC). Cette accumulation a financé les déficits américains et maintenu les taux longs bas : le « global savings glut » décrit par Ben Bernanke en 2005. En lien : le prix de l’or rapporté à l’euro, au yen et à la livre.
2022-? : dollar fort, weaponisation et tensions géopolitiques
Le resserrement le plus rapide depuis Volcker ramène le canal classique (dollar fort, stress émergent) assorti d’une arme nouvelle : le gel des réserves.
Le resserrement de la Fed en 2022-2023, 525 points de base en 16 mois, a provoqué une appréciation du dollar rappelant l’épisode Volcker. L’indice large du dollar de la Fed a atteint 128,45 le 26 septembre 2022, son plus haut niveau depuis le début de la série en 2006 (Federal Reserve, DTWEXBGS) ; la duration sur les Treasuries longs a accusé le choc le plus violent de leur histoire, quantifié dans notre dataset sur le risque de duration du 30 ans US. L’euro est brièvement passé sous la parité (0,96 dollar en septembre 2022), le yen a chuté à 152 pour un dollar, son plus bas niveau depuis 1990, et la livre sterling a touché 1,035 dollar pendant la brève crise du budget Truss en octobre 2022.
Cette séquence a réactivé le canal classique : dollar fort, stress émergent. Le Sri Lanka a fait défaut en mai 2022, le Ghana en décembre 2022, l’Éthiopie en décembre 2023. Mais cette fois, le phénomène s’accompagne d’une dimension géopolitique inédite : le gel des réserves de la banque centrale russe en février 2022, environ 300 milliards de dollars d’actifs immobilisés (BCE, Federal Reserve), a démontré que le système dollar peut être « weaponisé », transformant un privilège économique en instrument de coercition géopolitique.
Ces dynamiques sont étroitement liées aux épisodes de stress décrits dans les scénarios de crise monétaire.
Dollar fort = resserrement mondial : la mécanique de transmission
Un dollar fort ne se contente pas de modifier les parités de change. Il agit comme un multiplicateur de resserrement financier global via plusieurs canaux simultanés dont les effets se cumulent.
Comment un dollar fort resserre le monde
Trois canaux simultanés dont les effets se cumulent.
Renchérissement de la dette en dollars
Pour un émergent endetté à 60 % en dollars, une appréciation de 15 % du billet vert alourdit la charge de remboursement d’autant : un effet équivalent à une hausse de taux, sans que la Fed ait nécessairement bougé. La dette extérieure des marchés émergents en dollars dépassait 4 200 milliards de dollars fin 2023 (BRI).
Fuite de capitaux
Dollar fort et taux américains plus attractifs provoquent un rapatriement de capitaux vers les États-Unis au détriment des émergents. L’IIF a documenté 100 milliards de dollars de sorties nettes des marchés émergents entre mars et octobre 2022 : comparable au taper tantrum de 2013.
Matières premières en monnaie locale
Un pays qui importe son pétrole en dollars subit un double choc : coût local plus élevé même à prix du baril stable, et inflation importée qui contraint sa banque centrale à resserrer, amplification procyclique du resserrement américain.
Inflation importée →Analyser les mouvements du dollar comme un simple reflet des différentiels de taux. Le dollar incorpore également les flux de capitaux liés à l’aversion au risque (flight to safety), les dynamiques commerciales et les anticipations géopolitiques. En mars 2020, le dollar s’est apprécié violemment malgré une baisse de 150 points de base des Fed Funds en deux semaines : preuve que la demande de dollars comme actif refuge domine parfois le signal monétaire. À consulter : DTWEXBGS : lire le dollar broad index comme signal de force systémique.
Le dollar dans un portefeuille en euros
Pour un investisseur dont la monnaie de référence est l’euro, un actif libellé en dollars porte deux performances : celle de l’actif et celle de l’euro face au dollar. En 2025, l’euro est passé de 1,04 à 1,17 dollar (Réserve fédérale, série DEXUSEU), et une partie de la hausse en dollars d’un tel actif a été absorbée par l’appréciation de l’euro. Quand le dollar se renforce, l’effet s’inverse : la performance en euros d’un actif en dollars dépasse sa performance en dollars.
L’exposition déborde les actifs étrangers. Un fonds d’actions américaines non couvert expose son détenteur européen à l’intégralité du mouvement EUR/USD, indépendamment du marché sous-jacent. Les entreprises du CAC 40 réalisent par ailleurs une large part de leur chiffre d’affaires hors d’Europe, souvent en dollars : quand le dollar baisse, ces revenus convertis en euros diminuent, ce qui pèse sur leurs bénéfices. Un portefeuille composé d’actions européennes porte donc lui aussi du dollar.
Couvrir cette exposition a un coût, qui dépend du différentiel de taux entre les deux zones. En période de taux américains élevés, il peut absorber une part du rendement attendu.
Le dollar fort pèse aussi sur les marchés américains eux-mêmes. Les exportateurs perdent en compétitivité-prix, et les bénéfices réalisés à l’international par les multinationales diminuent une fois convertis en dollars. Un dollar fort tend en outre à faire baisser les prix des matières premières mesurés en dollars, par la contraction à la marge de la demande des acheteurs non américains. Les classes d’actifs ne réagissent pas symétriquement : en phase de dollar fort, les actions américaines mesurées en dollars ont historiquement mieux résisté que les actions émergentes et européennes, les obligations du Trésor américain ont joué leur rôle de valeur refuge et les matières premières ont sous-performé. En phase de dollar faible, le schéma s’inverse.
Ce que mesure l’indice large du dollar de la Fed
L’indice large de la Réserve fédérale, DTWEXBGS, agrège la valeur du dollar contre 26 devises, pondérées par la part de chaque partenaire dans le commerce bilatéral américain de biens et de services. Sa forme actuelle est en vigueur depuis le 4 février 2019, selon la note FEDS de la Fed du 15 janvier 2019 : elle a remplacé les anciens indices fondés sur les seuls échanges de biens (DTWEXB, DTWEXM, DTWEXO), avec une base 100 en janvier 2006. Le calcul est une moyenne géométrique pondérée, et les poids sont révisés environ une fois par an à partir des données commerciales du BEA.
Ce panier donne aux émergents un poids que les indices plus étroits ignorent. Dans la table de pondération mise à jour par la Fed le 2 février 2026, l’euro pèse 21,0 %, le peso mexicain 14,8 %, le dollar canadien 12,8 % et le yuan 10,9 %. Les 19 devises émergentes réunies atteignent 50,8 %, contre 49,2 % pour les sept avancées. Le poids du yuan est monté de 12,3 % en 2006 à 16,0 % en 2017 avant de redescendre, et le peso le dépasse depuis 2022 : l’indice enregistre le déplacement du commerce américain de la Chine vers le Mexique.
La Fed publie en parallèle deux sous-indices, DTWEXAFEGS pour les économies avancées et DTWEXEMEGS pour les émergentes, qui disent contre qui le dollar monte. En mars 2020, la hausse de 4,1 % de l’indice large entre fin février et fin mars se décompose en +1,7 % contre les avancées et +6,6 % contre les émergentes, signe d’un stress propre aux émergents que l’indice agrégé ne montre pas.
Swaps de devises et stabilisation d’urgence
Lors des crises systémiques, la pénurie de dollars offshore menace de faire imploser le système financier mondial. Ce système intègre désormais une couche stablecoin documentée dans la chronologie de l’intégration des stablecoins dans la plomberie dollar. Les lignes de swap entre la Fed et les banques centrales étrangères constituent le mécanisme de dernier recours pour injecter des dollars hors des États-Unis. À côté de ce mécanisme d’urgence se développe une réponse plus structurelle à la dépendance au dollar : les projets de monnaie numérique de banque centrale.
Activées pour la première fois à cette échelle en décembre 2007, ces lignes ont été massivement utilisées pendant la crise de 2008, jusqu’à 580 milliards de dollars d’encours simultané en décembre 2008 (Federal Reserve). Elles ont été rendues permanentes en octobre 2013 entre la Fed, la BCE, la BoJ, la BoE, la BNS et la Banque du Canada, créant un réseau de sécurité pour les principales devises.
En mars 2020, la Fed a étendu ce filet en ouvrant des lignes de swap temporaires avec neuf banques centrales supplémentaires, puis en créant la FIMA Repo Facility : un mécanisme permettant aux banques centrales étrangères d’obtenir des dollars en échange de Treasuries sans passer par le marché. L’encours des swaps a atteint 449 milliards de dollars à son pic en mai 2020 (Federal Reserve).
Ce dispositif illustre la centralité du dollar dans la gestion des crises, mais aussi une asymétrie fondamentale : seuls les pays ayant accès aux lignes de swap de la Fed bénéficient de ce filet de sécurité. Les autres, l’essentiel des marchés émergents, restent exposés aux pénuries de dollars sans recours, dépendants du FMI ou des marchés pour se financer en cas de stress. Ce rôle complète l’approche défensive de la politique monétaire analysée dans notre dossier dédié.
2024–2026 : un dollar large qui résiste aux baisses de la Fed
La lecture courante associe une baisse des taux courts à une dépréciation de la devise. Le cycle récent la contredit en partie. La Fed a abaissé sa fourchette cible de 175 points de base, de 5,25–5,50 % à 3,50–3,75 %, en six décisions entre septembre 2024 et décembre 2025 (séries FRED DFEDTARL et DFEDTARU). Entre le 17 septembre 2024, veille de la première baisse, et le 12 juin 2026, l’indice large n’est passé que de 121,6 à 119,5, soit −1,7 %, avec un creux à 117,4 le 29 janvier 2026. Au 2 octobre 2026, il cotait 121,4, alors que la Fed avait relevé sa cible de 25 points de base le 16 septembre 2026, à 3,75–4,00 %.
Trois lectures non exclusives se disputent l’explication. La première tient au différentiel de croissance : la Banque mondiale (Global Economic Prospects, juin 2026) projette +2,2 % aux États-Unis en 2026, contre +0,8 % en zone euro et +0,7 % au Japon. Un tel écart peut drainer des flux de capitaux longs vers les actifs en dollar, lien qui reste une interprétation. La deuxième passe par la prime de terme : la série ACMTP10 de la Fed de New York est repassée à environ +0,8 % le 18 mai 2026 (0,96 % le 5 octobre 2026), après avoir été négative 95 mois sur 105 entre janvier 2016 et septembre 2024. Sa base empirique est mince, la prime ne redevenant durablement positive qu’en octobre 2024. La troisième relève de l’attractivité défensive du dollar dans un monde plus fragmenté. Aucune n’a reçu de validation empirique exclusive.
Dédollarisation : tendance structurelle ou illusion ?
Les discours sur la dédollarisation se sont multipliés depuis le gel des réserves russes en 2022, avec des initiatives visibles : accords bilatéraux de commerce en yuans entre la Chine et l’Arabie saoudite, création de mécanismes de paiement alternatifs (mBridge, système CIPS chinois), montée de l’or dans les réserves des banques centrales, les achats nets d’or par les banques centrales ont dépassé 1 000 tonnes par an de 2022 à 2024 (World Gold Council).
Pour autant, une analyse factuelle suggère que les alternatives crédibles au dollar restent structurellement limitées. L’euro, deuxième monnaie de réserve loin derrière le dollar (FMI COFER), souffre de l’absence d’actif sûr unifié : il n’existe pas d’équivalent des Treasuries américains pour la zone euro, malgré les premières émissions communes (NextGenerationEU). Le yuan ne représente qu’une part marginale des réserves mondiales et 7 % des transactions de change (BRI, 2022), handicapé par des contrôles de capitaux incompatibles avec le statut de monnaie de réserve internationale. Le marché obligataire chinois reste partiellement fermé aux non-résidents.
La fragmentation monétaire accroît paradoxalement la demande de dollar. Lorsque les incertitudes géopolitiques s’intensifient, les agents économiques (entreprises, banques, fonds souverains) renforcent leur détention de dollars comme actif refuge plutôt que de se tourner vers des alternatives moins liquides et moins profondes. Dans les paiements internationaux suivis par SWIFT, le dollar est resté la première devise en 2024, sans recul notable par rapport aux années précédentes, malgré l’accélération du discours sur la dédollarisation.
Le scénario le plus probable n’est pas une dédollarisation brutale mais une érosion lente et partielle : un passage progressif d’un système unipolaire à un système où le dollar reste dominant mais moins hégémonique, avec des niches régionales pour le yuan (commerce Chine-Asie du Sud-Est), l’euro (commerce intra-européen) et l’or (réserves de banques centrales cherchant une diversification sans risque géopolitique). Cette transition, si elle se concrétise, s’étalerait sur plusieurs décennies : un horizon temporel souvent oublié dans les commentaires qui annoncent la fin imminente du dollar.
Le dollar n’est pas seulement une devise : c’est une infrastructure financière mondiale. Sa domination repose moins sur la puissance économique américaine que sur l’absence d’alternative offrant la même profondeur, liquidité et sécurité juridique. Le diagnostic pertinent n’est pas « le dollar va-t-il perdre son statut ? » mais « quelles conditions structurelles devraient changer pour que ce statut soit réellement menacé ? ». Tant que la réponse implique une transformation du marché des capitaux chinois, une union budgétaire européenne ou l’émergence d’un actif numérique souverain liquide et convertible (c’est-à-dire des évolutions qui se mesurent en décennies), le système dollar reste la colonne vertébrale des conditions financières mondiales. Éclairage complémentaire : notre étude sur l’effondrement du revenu net d’investissement des États-Unis.
Mis à jour le 29 octobre 2026
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