Tokenisation d’actifs : ce qui se joue vraiment, au-delà de la hype crypto
La tokenisation d’actifs change de nature en 2025 : la valeur se déplace de la couche jetons vers la plomberie obligataire et le règlement.

La tokenisation d’actifs financiers change de nature en 2025. La valeur ne se déplace pas vers les jetons les plus visibles, mais vers la plomberie obligataire et les rails de règlement.
TL;DR
La tokenisation d'actifs change de nature en 2025 : la valeur ne va pas vers les jetons les plus visibles, mais vers la plomberie obligataire et les rails de règlement.
- Les encours d'actifs réels tokenisés sont passés d'environ 15 Mds$ fin 2023 à ≈65–70 Mds$ en novembre 2025 (RWA.xyz), soit un facteur ≈4 en deux ans.
- Les obligations tokenisées dominent (≈55 % des volumes) ; avec des taux réels US encore positifs (TIPS 10 ans ≈1,6 %, série DFII10), la tokenisation se concentre sur la dette.
- Les grands gestionnaires ont franchi le pas (BlackRock BUIDL sur Ethereum depuis mars 2024, Franklin Templeton BENJI), mais la liquidité secondaire reste fragmentée.
En synthèse :
- Les encours d’actifs réels tokenisés (RWA) sont passés d’environ 15 Mds$ fin 2023 à ≈65-70 Mds$ en novembre 2025 selon l’agrégateur public RWA.xyz, soit un facteur ≈4 en deux ans.
- Les obligations tokenisées dominent désormais la composition (≈55 % des volumes RWA), devant l’immobilier fractionné et le private equity.
- Avec des taux réels américains encore positifs (TIPS 10 ans ≈1,6 % début décembre 2025, série DFII10 de la Fed), la tokenisation se concentre mécaniquement sur la dette, pas sur les actions.
- Les grands gestionnaires (BlackRock avec BUIDL sur Ethereum depuis mars 2024, Franklin Templeton avec BENJI) ont franchi le pas, mais la liquidité secondaire reste fragmentée.
- Le cœur du jeu se déplace silencieusement vers les infrastructures de marché, pas vers les jetons cotés.
Lecture par actif : où s’est concentrée la croissance
- Obligations souveraines tokenisées : les encours sur bons du Trésor américain tokenisés ont dépassé ≈18 Mds$ début décembre 2025 (RWA.xyz, série Tokenized Treasuries), contre ≈5 Mds$ à mi-2024. Le signal porte sur la nature des émetteurs : ce sont les trésoreries institutionnelles qui testent le modèle, sur l’actif le plus standardisé du marché.
- Fonds tokenisés des grands gestionnaires : au moins six gérants majeurs ont lancé en 2024-2025 une part fonds ou ETF en version tokenisée. L’écart de frais courants tourne autour de −5 à −10 points de base par an versus la part classique, principalement par compression des coûts de tenue de registre et de règlement.
- Régulation européenne : le règlement UE 2022/858 sur le régime pilote DLT, applicable depuis mars 2023, encadre désormais les infrastructures de négociation et règlement de titres tokenisés. La conséquence pratique observée : un transfert progressif des projets gris vers des structures supervisées, donc une croissance plus lente mais plus traçable.
- Immobilier fractionné : la valeur d’immobilier commercial tokenisé avoisine ≈7-8 Mds$ fin 2025 (RWA.xyz, segment Real Estate). Sur le marché secondaire, des décotes de 10-20 % vs valeur d’actif net ont été observées dès que les loyers se sont tassés. La promesse de liquidité fractionnée se heurte à la profondeur réelle des carnets.
- Stablecoins et règlement institutionnel : plus de 65 % des transactions sur obligations tokenisées en 2025 sont réglées en stablecoins adossés à des dépôts bancaires ou à des T-bills (USDC, PYUSD, BUIDL utilisé comme collatéral). Cette migration touche directement la mécanique du marché monétaire et des changes : ces instruments deviennent de fait une nouvelle couche d’unités de règlement libellées en dollar.
Analyse : ce que ces flux racontent du nouveau régime
La fin de l’argent gratuit a changé la nature de la tokenisation. Tant que les Fed Funds étaient proches de zéro (2015-2021), le récit dominant portait sur la désintermédiation et la « finance ouverte ». En 2024-2025, avec des taux directeurs restés à 4,75-5 % au premier semestre selon les minutes du FOMC, et des coûts de capital durablement plus élevés, les cas d’usage se sont déplacés vers une mécanique précise : réduire les frictions de bilan.
Concrètement, tokeniser une obligation ou un portefeuille de prêts permet de transférer plus rapidement le risque crédit, de réduire les actifs pondérés des risques et, selon la structure, d’améliorer le ROE d’une banque de 50 à 100 points de base. Dans un environnement où les marges nettes d’intérêt se tassent depuis mi-2024 (séries BCE Risk Dashboard, T3 2025), cet effet de levier réglementaire pèse plus que la promesse marketing de démocratisation. C’est aussi ce qui explique pourquoi les premiers volumes significatifs apparaissent dans la dette plutôt que dans l’equity : la dette est l’actif où la pression bilancielle est la plus immédiate. Ce décalage entre taux directeurs et taux réels, et son effet sur les bilans, recoupe directement la lecture du seuil à partir duquel les taux deviennent dangereux pour les marchés.
Côté microstructure, le déplacement de valeur se lit aussi dans les valorisations privées. Les fintechs spécialisées dans la tokenisation de dette ont vu leurs valorisations progresser de 30-50 % sur 12 mois glissants à fin novembre 2025 selon PitchBook, dans un marché global du capital-risque encore 20-25 % sous le pic de 2021. Le contraste est net : les capitaux ne paient plus la promesse « tokens », ils paient l’infrastructure permettant de produire des titres tokenisés conformes. La valeur s’est déplacée du jeton vers le registre.
Lecture par segment d’acteurs
Investisseurs diversifiés. Dans les fonds multi-actifs européens suivis par Morningstar, l’exposition directe à des actifs tokenisés reste anecdotique fin 2025 (≤1 % en moyenne pondérée). Là où des positions apparaissent, c’est essentiellement via des parts tokenisées de fonds monétaires (BUIDL, BENJI), traitées comme du cash management amélioré. La couche « tokens d’infrastructure cotés » reste minoritaire dans ces allocations.
Entreprises financières. Plusieurs banques européennes ont publié en 2025 les premiers retours d’expérience sur des pilotes de tokenisation de créances commerciales ou de dettes courtes (50 à 100 M€ par opération). Les éléments rapportés convergent : délais de règlement souvent divisés par deux par rapport au cycle T+2 traditionnel, et besoin de collatéral marginalement réduit grâce au règlement atomique. Le paramètre suivi par les trésoreries est le settlement efficiency ratio, soit la part des transactions réglées T+0 ou T+1, devenu indicateur opérationnel chez certains émetteurs.
Particuliers avancés exposés à l’immobilier fractionné. Les décotes secondaires de 10-20 % observées en 2025 lorsque les loyers sous-jacents baissent constituent un signal documenté : la liquidité affichée à l’achat se reconfigure rapidement à la revente. C’est une caractéristique structurelle de la classe d’actifs, pas un accident, et elle explique pourquoi les horizons effectivement tenus dépassent souvent ceux annoncés à la souscription.
Indicateurs à suivre dans les prochains trimestres
- Part tokenisée des émissions obligataires investment grade en Europe. Aujourd’hui autour de ≈1 % du flux d’émissions selon les remontées d’Euroclear et Clearstream. Un passage à 5 % marquerait un basculement structurel, et non plus un test.
- Écart de coût de custody entre titres classiques et titres tokenisés. Tant que l’écart reste inférieur à 20 points de base, les trésoreries d’entreprise n’ont pas d’incitation économique à basculer. Au-delà, l’arbitrage devient mécanique.
- Part institutionnelle des stablecoins dans le règlement. Si la part de paiements réglée en stablecoins adossés à des actifs monétaires dépasse 50-60 % sur les plateformes institutionnelles de gré à gré, ces instruments cessent d’être une option pour devenir un standard de fait.
- Projets DLT des banques centrales. La BRI suit plusieurs initiatives multilatérales (Project Agorá, mBridge). Le seuil intéressant n’est pas le nombre de projets, mais la première émission primaire de dette publique sur un registre DLT supervisé par une banque centrale du G7. Aucune n’a eu lieu à fin 2025.
Trois scénarios à 12 mois
Scénario 1 — Normalisation par les obligations (probabilité ≈50 %)
Les taux directeurs baissent graduellement en 2026 mais les taux réels restent légèrement positifs. Dans ce régime, la tokenisation de dette souveraine et d’obligations investment grade progresse de 20-30 % par an, portée par des gains opérationnels mesurables. L’indicateur clé est la croissance trimestrielle des encours de T-bills tokenisés sur RWA.xyz.
Scénario 2 — Choc réglementaire (probabilité ≈30 %)
Un incident de liquidité ou de fraude sur un projet immobilier tokenisé de taille moyenne déclenche une réponse réglementaire ciblée sur les investisseurs de détail. Les volumes institutionnels continuent, mais la part retail se contracte fortement. L’indicateur à suivre est le nombre d’alertes et sanctions publiées par l’AMF, l’ESMA et la SEC sur les produits de tokenisation. Suivre ces alertes revient à mesurer où se situe réellement la tokenisation des actifs et son effet sur les marchés, entre pilotes institutionnels et produits grand public.
Scénario 3 — Réamorçage spéculatif (probabilité ≈20 %)
Un nouvel épisode haussier sur les actifs numériques attire des flux opportunistes vers tout ce qui se présente comme « tokenized ». Les valorisations des jetons d’infrastructure cotés doublent en quelques mois sans contrepartie dans les revenus. Historiquement, ce type d’épisode (2017, 2021) se solde par une normalisation rapide une fois la corrélation avec le bitcoin retombée.
Cette dynamique s’inscrit dans les transformations plus larges de l’innovation financière post-2008, où la tokenisation n’est pas une rupture isolée mais une recomposition des infrastructures de marché, de la gestion du collatéral et des mécanismes de règlement. Lue par ses rails plutôt que par ses jetons, elle ressemble plus à la dématérialisation des années 1980 qu’à la révolution annoncée par le marketing crypto.
Conclusion
La tokenisation d’actifs sort de la phase expérimentale, mais le cœur du jeu se déplace silencieusement. Les obligations courtes, les rails de règlement institutionnel et les infrastructures de marché concentrent désormais l’essentiel de la valeur. Les jetons visibles cotés en marché public en captent une fraction de plus en plus marginale. Lue dans ce cadre, la tokenisation cesse d’être une promesse marketing pour devenir un dossier de plomberie financière : moins spectaculaire, mais plus structurant pour la décennie à venir.
- La valeur s’est déplacée des jetons cotés vers les registres et les rails de règlement : l’infrastructure capte ce que le marketing promettait au token.
- Le régime de taux réels positifs concentre mécaniquement la croissance sur la dette tokenisée (≈55 % des encours), pas sur l’equity.
- Le KPI discret à suivre en 2026 : la part tokenisée des émissions obligataires investment grade européennes. Un passage de ≈1 % à 5 % signe le basculement structurel.
Mis à jour le 30 juillet 2026
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