Le corner Hunt de 1980 : anatomie du plus grand squeeze sur l’argent

En quinze mois, deux héritiers texans ont fait bondir l’argent de 6 à près de 50 dollars l’once, avant un effondrement brutal le 27 mars 1980. Le corner Hunt reste le plus célèbre exemple de ce qu’un prix peut devenir quand la spéculation, et non la demande réelle, en tient les rênes.
TL;DR
En accumulant plus de 100 millions d'onces physiques et près des deux tiers des contrats COMEX, les frères Hunt ont fabriqué un prix de l'argent que l'arrêt de leurs achats a suffi à effondrer.
- De 6 dollars l'once début 1979, l'argent a atteint 49,45 dollars au fixing de Londres le 18 janvier 1980 (+700 %), porté à la fois par l'accaparement et par l'inflation des années 1970.
- La « Silver Rule 7 » du COMEX (7 janvier 1980) a imposé un règlement quasi intégral en liquide sur les achats à terme, coupant le levier qui nourrissait la hausse.
- Le 27 mars 1980 (« Silver Thursday »), le cours s'est effondré de 21,62 à 10,80 dollars ; un appel de marge manqué a déclenché un prêt de sauvetage bancaire de 1,1 à 1,7 milliard de dollars.
- En 1988, l'action Minpeco a fait reconnaître une conspiration de manipulation et les Hunt ont fait faillite, confirmant que le pic de 50 dollars était un artefact, non une valeur fondamentale.
Reconstituer cette tentative d’accaparement, sa mécanique et son échec, éclaire durablement la façon dont se forment — et se défont — les emballements sur les matières premières.
1. Les frères Hunt et la genèse de l’accaparement
Nelson Bunker Hunt et William Herbert Hunt étaient les fils de Haroldson Lafayette Hunt, magnat texan du pétrole et l’un des hommes les plus riches des États-Unis, mort en 1974 en léguant à ses enfants une fortune colossale et une méfiance viscérale envers l’État fédéral et la monnaie de papier. Dans les années 1970, marquées par une inflation galopante et la fin de la convertibilité or du dollar, cette défiance trouva un débouché naturel : convertir une partie de cette fortune en métal tangible. L’argent, plus accessible que l’or et industriellement utile, devint leur cible. Cette logique relève entièrement de la nature monétaire de l’argent, perçu comme un refuge contre la dépréciation des billets.
À partir du milieu des années 1970, les Hunt accumulèrent méthodiquement. Plutôt que de spéculer sur les marchés à terme et de revendre, ils exigeaient souvent la livraison physique du métal, retirant ainsi l’argent de la circulation et asséchant le flottant disponible. Au cours des neuf derniers mois de 1979, on estime qu’ils détenaient plus de 100 millions d’onces d’argent physique, auxquelles s’ajoutaient d’importantes positions sur contrats à terme. En s’associant à des partenaires fortunés, notamment au Moyen-Orient, ils auraient contrôlé, au plus fort, l’équivalent d’environ 250 millions d’onces — une fraction considérable de l’argent disponible hors usages industriels, et près des deux tiers des contrats à terme ouverts sur le COMEX.
Cette stratégie n’était pas un coup de tête. Échaudés par des pertes antérieures sur d’autres matières premières, les Hunt voyaient dans l’argent un pari à la fois idéologique et patrimonial : se prémunir contre ce qu’ils tenaient pour l’irresponsabilité monétaire de Washington. Pour démultiplier leur force de frappe, ils s’associèrent à de riches investisseurs, notamment du Golfe, au sein de structures communes destinées à acheter et à stocker du métal à grande échelle. Loin d’un simple aller-retour spéculatif, l’opération visait à immobiliser durablement l’argent, pariant que sa rareté croissante ferait grimper le cours indéfiniment. C’est cette intention de retrait du marché, plus que le volume lui-même, qui distingue un accaparement d’un investissement ordinaire.
2. La mécanique du corner : le physique contre le papier
Un corner — accaparement — repose sur une asymétrie simple. En achetant massivement à la fois le métal physique et des contrats à terme exigibles en livraison, un acteur peut placer les vendeurs à découvert dans une position intenable : à l’échéance, ceux-ci doivent livrer un métal devenu rare et cher, ou racheter leurs positions à n’importe quel prix. Plus le flottant physique se réduit, plus l’étau se resserre. C’est précisément ce que permet l’étroitesse du marché physique de l’argent : un stock disponible limité, peu réactif à court terme, sur lequel une demande concentrée exerce un effet de levier démesuré.
Le résultat fut une ascension vertigineuse. Le prix de l’argent, autour de 6 dollars l’once au début de 1979, atteignit un sommet de 49,45 dollars au fixing de Londres le 18 janvier 1980, soit une hausse de plus de 700 % en un an ; les contrats à terme touchèrent même un plus-haut intraday de 50,35 dollars sur le COMEX. Ce jour-là, l’or culminait à 850 dollars, et le ratio or/argent tombait à environ 17 pour 1 — son plancher moderne. Mais ce mouvement combinait deux choses qu’il importe de ne pas confondre : l’accaparement des Hunt, d’une part, et la fièvre inflationniste générale de la fin des années 1970, d’autre part, qui poussait l’ensemble des matières premières. L’effet de levier de l’opération mariait argent physique et contrats à terme, chaque dollar engagé en marge commandant une exposition bien supérieure.
Cette même mécanique portait en elle sa fragilité. Pour maintenir et accroître leurs positions à terme, les Hunt devaient emprunter massivement et déposer des marges croissantes auprès de leurs courtiers. Tant que le prix montait, l’édifice tenait et se renforçait même ; mais il suffisait d’un retournement pour que la spirale s’inverse, transformant un cercle vertueux en piège mortel. Un prix soutenu non par la consommation, mais par l’achat continu d’un acteur endetté, n’a pas de socle : il tient tant que l’acheteur peut acheter, et s’effondre dès qu’il ne le peut plus.
Il faut toutefois se garder d’une lecture caricaturale. La fin des années 1970 fut une période d’inflation à deux chiffres et de défiance généralisée envers le dollar, durant laquelle l’ensemble des matières premières — de l’or au pétrole — atteignit des sommets. L’argent n’a donc pas flambé dans le vide : il a surfé sur une vague macroéconomique réelle, que l’action des Hunt a amplifiée et accélérée jusqu’à l’excès. Distinguer la part du contexte de celle de la manipulation est précisément ce qui rend l’épisode instructif : un même prix peut résulter de forces fondamentales et d’une distorsion spéculative superposées, et c’est leur séparation, après coup, qui révèle ce qui était soutenable et ce qui ne l’était pas.
Sur le plan technique, le piège se refermait sur les vendeurs à découvert les plus fragiles. Beaucoup avaient vendu des contrats à terme sans détenir le métal, pariant sur une baisse ; à mesure que le prix montait et que l’échéance approchait, ils devaient soit racheter leurs positions à perte, soit livrer un métal introuvable. Chaque rachat forcé alimentait à son tour la hausse, dans une boucle qui faisait le jeu des Hunt. Les Bourses, voyant le métal livrable se raréfier et les défauts potentiels s’accumuler, comprirent que la mécanique pouvait emporter des intermédiaires entiers — d’où l’urgence de leur riposte.
3. La riposte des Bourses : la « Silver Rule 7 »
L’envolée alarma les régulateurs et les opérateurs de marché. Une poignée d’acteurs menaçait de vider le marché de son métal et de ruiner les vendeurs à découvert, parmi lesquels des institutions financières de premier plan. Le 7 janvier 1980, le COMEX riposta en adoptant la mesure restée célèbre sous le nom de « Silver Rule 7 » : elle limitait drastiquement les achats à terme sur marge, imposant des exigences de couverture telles que tout nouvel achat important devait être réglé quasi intégralement en liquide. En parallèle, les exigences de marge furent relevées et des limites de position instaurées, tandis que la Réserve fédérale incitait les banques à freiner le crédit spéculatif.
L’effet fut immédiat et décisif. Privés du levier qui avait nourri leur ascension, les Hunt ne pouvaient plus alimenter la demande qui soutenait le prix. La machine se grippa : sans nouveaux achats massifs, l’argent commença à refluer depuis son sommet de janvier. Beaucoup de commentateurs présentent encore cette intervention comme un « changement de règles » arbitraire ayant brisé les Hunt ; en réalité, elle illustre la capacité, et la volonté, des Bourses à défendre l’intégrité de leur marché lorsqu’un acteur menace de le déséquilibrer. Ce reflux ramena progressivement le plancher du ratio or/argent vers des niveaux moins extrêmes, signe que la distorsion se résorbait.
L’intervention ne fut pas exempte de controverse. Plusieurs membres des conseils des Bourses concernées détenaient eux-mêmes des positions vendeuses, ce qui nourrit l’accusation, portée par les Hunt, d’un changement de règles taillé pour les abattre. La frontière entre défense légitime de l’intégrité du marché et défense d’intérêts particuliers fut, à l’époque, vivement débattue. Il reste que, sur le fond, la mesure répondait à un risque réel : un marché dont une poignée d’acteurs peut épuiser le métal livrable cesse de remplir sa fonction de découverte des prix. Les outils mobilisés — relèvement des marges, plafonds de position, passage en liquidation seule — sont depuis devenus le répertoire standard des Bourses face à une concentration excessive.
4. Silver Thursday et le sauvetage bancaire
La chute, d’abord lente, s’accéléra à mesure que les opérateurs comprenaient que la partie touchait à sa fin. Le 27 mars 1980 — le « jeudi de l’argent » — le prix s’effondra de moitié en une seule séance, chutant d’environ 21,62 à 10,80 dollars l’once. Ce jour-là, les Hunt ne purent honorer un appel de marge d’une centaine de millions de dollars adressé par leur courtier Bache. Le mécanisme s’était inversé : pour lever des fonds, ils durent vendre du métal, ce qui fit baisser le prix, déclenchant de nouveaux appels de marge dans une spirale auto-entretenue. En quelques semaines, des actifs estimés à quelque 7 milliards de dollars s’étaient mués en une dette d’environ 1,7 milliard.
Le danger dépassait alors largement les seuls Hunt. Leur défaillance menaçait d’entraîner leurs courtiers et les banques qui les avaient financés, faisant planer le spectre d’une réaction en chaîne dans le système financier. Selon l’adage bien connu de la finance, devoir cent dollars à sa banque est le problème de l’emprunteur ; lui en devoir des milliards devient celui de la banque. Pour éviter l’effondrement, un consortium bancaire négocia, sous l’œil attentif de la Réserve fédérale, un prêt de sauvetage de l’ordre de 1,1 à 1,7 milliard de dollars, en échange de la liquidation ordonnée des positions et du nantissement des actifs des Hunt. Cet épisode illustre exemplairement le levier financier et la fragilité systémique : une position individuelle assez grande pour menacer l’ensemble, contrainte d’être renflouée non par bienveillance, mais pour protéger le système.
La panique ne se limita pas à l’argent. La chute brutale ébranla d’autres marchés de matières premières et fit vaciller des maisons de courtage, au premier rang desquelles Bache, directement exposée aux Hunt. C’est cette contagion potentielle — la crainte qu’une faillite privée n’enraye tout un pan du système financier — qui justifia l’intervention coordonnée des banques, orchestrée discrètement pour éviter une vente forcée désordonnée. Le sauvetage ne profita d’ailleurs guère aux Hunt eux-mêmes : il leur imposa de liquider leurs positions dans la durée et de gager leurs avoirs, transformant les anciens accapareurs en débiteurs surveillés.
5. L’héritage : verdict, faillite et leçons
Les suites furent lourdes. Les Hunt durent démanteler leurs positions pendant près d’une décennie. En 1988, ils furent reconnus civilement responsables d’avoir conspiré pour manipuler le marché de l’argent, à l’issue d’une action intentée par Minpeco, une société minière publique péruvienne, et condamnés à verser plus de 130 millions de dollars de dommages. La même année, Nelson Bunker Hunt déposa le bilan, et les deux frères furent écartés des marchés à terme. Le « roi de l’argent » d’un instant finissait ruiné, ses milliards évaporés.
Au-delà de l’anecdote, l’épisode délivre des enseignements durables. Le premier est qu’un corner est structurellement instable : il crée un prix artificiel, soutenu par l’achat plutôt que par l’usage, qui ne survit pas au moment où l’accapareur cesse d’acheter. Le deuxième est que le sommet de 1980 ne reflétait pas une valeur « fondamentale » de l’argent à 50 dollars : c’était un artefact de marché, ce qui invalide le mythe du rattrapage de l’argent fondé sur ce pic. Le troisième est que les marchés organisés disposent d’outils — marges, limites, règles d’urgence — pour neutraliser une manipulation, fût-ce au prix de pertes massives pour son auteur.
La sanction judiciaire vint parachever ce verdict. L’action de Minpeco aboutit, en 1988, à reconnaître l’existence d’une conspiration visant à manipuler les cours, écartant la défense des frères selon laquelle ils n’auraient fait qu’investir librement. Ce jugement importe au-delà du cas particulier : il établit qu’accumuler un actif dans l’intention d’en assécher le marché et d’en forcer le prix relève de la manipulation, et non d’une simple stratégie d’investissement. La distinction, parfois ténue dans les faits, est centrale pour qui veut comprendre les limites légales de la spéculation sur les matières premières.
Le contexte macroéconomique acheva ce que la « Silver Rule 7 » avait amorcé. Au tournant de 1979-1980, la Réserve fédérale de Paul Volcker engagea un relèvement spectaculaire des taux d’intérêt pour briser l’inflation. Des taux réels brutalement positifs renchérirent le coût de détention d’un métal qui ne rapporte aucun revenu, et sapèrent l’argument même qui avait nourri la ruée vers les métaux précieux. L’argent, comme l’or, entama alors un long déclin : de son sommet de 1980, il retomba vers une poignée de dollars au début des années 1980 et ne devait pas retrouver de tels niveaux nominaux avant des décennies. La fièvre était retombée, et avec elle l’illusion d’une rareté sans limite.
Reste une nuance souvent escamotée. Si le rôle des Hunt dans l’envolée est établi, certains analystes soulignent qu’ils sont parfois devenus un bouc émissaire commode, sommé d’expliquer à lui seul un sommet que la conjoncture inflationniste explique en partie. La vérité se situe entre les deux : les Hunt n’ont pas créé la hausse de toutes pièces, mais ils l’ont poussée bien au-delà de ce que les fondamentaux justifiaient, jusqu’au point de rupture. Reconnaître cette part de contexte ne disculpe pas la manipulation ; elle invite seulement à ne pas réécrire l’histoire en attribuant à une cause unique un phénomène qui en comptait plusieurs. C’est cette rigueur dans l’attribution des causes qui sépare l’analyse de la légende, et qui rend l’épisode bien plus instructif qu’une simple histoire de démesure texane.
Cet héritage éclaire enfin les épisodes ultérieurs. Lorsque, en 2021, une vague d’achats coordonnés a brièvement fait flamber l’argent, la comparaison avec 1980 s’est imposée — mais les ressorts étaient différents, comme le montre le squeeze de l’argent en 2021. Resituer le corner Hunt dans les marchés de matières premières physiques et leur longue histoire permet de le lire pour ce qu’il fut : non la révélation d’une valeur cachée du métal, mais la démonstration éclatante de ce qui sépare un prix spéculatif d’un prix économique. C’est une leçon que chaque génération de marché, de 1980 à aujourd’hui, semble condamnée à réapprendre à ses dépens.
- Les frères Hunt ont accumulé plus de 100 millions d’onces d’argent physique et d’importantes positions à terme, contrôlant au plus fort l’équivalent d’environ 250 millions d’onces et près des deux tiers des contrats COMEX.
- Le prix est passé d’environ 6 dollars l’once début 1979 à un record de 49,45 dollars le 18 janvier 1980 (+700 %), porté à la fois par l’accaparement et par l’inflation des années 1970.
- La « Silver Rule 7 » du COMEX (7 janvier 1980), en limitant les achats sur marge, a coupé le levier des Hunt et déclenché le reflux.
- Le 27 mars 1980 (« Silver Thursday »), le prix s’est effondré de 21,62 à 10,80 dollars ; un appel de marge manqué a contraint à un prêt de sauvetage bancaire de 1,1 à 1,7 milliard de dollars pour éviter une cascade.
- En 1988, les Hunt ont été reconnus responsables de manipulation (affaire Minpeco) et ont fait faillite : le sommet de 1980 était un artefact, non une valeur fondamentale.
Mis à jour le 27 juin 2026
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