Le spread TTF / Henry Hub : mesurer le coût énergétique de l’Europe face aux États-Unis

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Eco3min — Le spread TTF / Henry Hub : mesurer le coût énergétique de l’Europe face aux États-Unis

L’écart entre le TTF européen et le Henry Hub américain — le spread gazier transatlantique — chiffre en une seule grandeur le différentiel de coût de l’énergie entre les deux grandes zones industrielles de l’Atlantique.

TL;DR

Ramené à une unité d'énergie commune, l'écart TTF / Henry Hub a atteint un facteur d'environ dix au pic d'août 2022, contre environ trois début 2026.

  • Soustraire les deux prix exige une unité commune : un mégawattheure vaut environ 3,4 millions de BTU, le TTF étant coté en €/MWh et le Henry Hub en $/MMBtu.
  • Le 26 août 2022, le TTF a culminé autour de 342 €/MWh (ICE Endex), soit près de 100 $/MMBtu à parité, contre un Henry Hub d'environ 8,80 $/MMBtu (EIA).
  • L'écart se décompose en quatre ressorts : coût de la chaîne GNL, déséquilibre offre-demande, capacité de transport saturable, et coût du carbone via le système européen de quotas d'émission.
  • Le dénominateur américain pèse autant que le numérateur européen : le Henry Hub a affiché 2,21 $/MMBtu en moyenne 2024, son plus bas prix réel jamais relevé selon l'EIA, contre 6,45 en 2022.

Plutôt qu’un niveau de prix isolé, c’est cet écart qui porte l’information décisive. Cet article décompose ce qu’il mesure, comment il se calcule, et pourquoi il se lit comme un indicateur de compétitivité.

Un écart entre deux références, pas un prix

Le spread TTF / Henry Hub n’est pas un prix : c’est la distance entre deux prix. Le TTF, plateforme néerlandaise, sert de référence au gaz européen ; le Henry Hub, coté en Louisiane, à celui de l’Amérique du Nord. Soustraire l’un à l’autre donne une mesure unique de l’écart de coût du gaz entre les deux rives. Comme ces deux marchés sont structurellement séparés — c’est tout le sens de l’absence de prix mondial du gaz —, cet écart n’est pas une anomalie passagère mais une grandeur durable, qui mérite d’être suivie pour elle-même.

L’intérêt analytique tient à ce que le spread condense, en un seul chiffre, un faisceau de facteurs : coûts de transport, équilibres d’offre et de demande de chaque côté, capacités physiques disponibles, réglementation. Plutôt que de suivre séparément chacune de ces variables, on lit leur résultante. Pour qui veut reconstituer l’écart dans la durée, l’historique du prix TTF et les niveaux du Henry Hub fournissent les deux séries à confronter.

Un avertissement s’impose d’emblée. Soustraire deux prix suppose qu’ils soient exprimés dans la même unité, ce qui n’est pas le cas du gaz : le TTF se cote en euros par mégawattheure, le Henry Hub en dollars par million de BTU. Comparer les niveaux bruts n’a donc aucun sens tant qu’on ne les a pas ramenés à une mesure commune. Cette étape de conversion, souvent escamotée, conditionne toute lecture correcte du spread.

Calculer le spread : deux unités, une mesure commune

La conversion repose sur une équivalence énergétique simple. Un mégawattheure représente environ 3,4 millions de BTU. Pour comparer un prix en euros par mégawattheure à un prix en dollars par million de BTU, il faut donc diviser le premier par ce facteur, puis tenir compte du taux de change euro-dollar. L’opération paraît technique, mais elle est indispensable : sans elle, on compare des grandeurs incommensurables. Un autre angle : l’impact du choc gazier sur l’euro.

L’épisode d’août 2022 fournit l’illustration la plus parlante. Le TTF a atteint un pic intraday de l’ordre de 342 €/MWh le 26 août 2022 (données ICE Endex), ce qui correspond, une fois converti, à près de 100 $/MMBtu — l’euro et le dollar étant alors proches de la parité. Au même moment, selon l’Energy Information Administration américaine, le Henry Hub culminait autour de 8,80 $/MMBtu. Le spread atteignait donc, en énergie, un facteur d’environ dix à douze. Ce n’est qu’une fois la conversion effectuée que ce chiffre prend son sens : il ne reflète ni un effet de change, ni une illusion d’unité, mais un écart réel de coût de l’énergie d’un facteur dix entre les deux rives.

La même rigueur s’applique aux niveaux récents, bien plus modérés. Début 2026, les relevés hebdomadaires de l’EIA situaient le TTF autour de 12 $/MMBtu, contre un Henry Hub de l’ordre de 3 à 5 $/MMBtu — un spread ramené à un facteur d’environ trois. L’écart s’est donc fortement réduit depuis le pic, sans revenir à l’ère du gaz russe bon marché, où il était quasi nul. Suivre le spread dans le temps, c’est lire cette respiration : un facteur de dix au paroxysme de 2022, un facteur de trois en régime de tension atténuée, un écart marginal avant 2021.

Un point de méthode mérite d’être noté. Le Henry Hub a connu en 2024 une moyenne annuelle de 2,21 $/MMBtu, le plus bas prix réel jamais enregistré selon l’EIA, contre 6,45 $/MMBtu en 2022. La largeur du spread dépend donc autant des mouvements du dénominateur américain que de ceux du numérateur européen : un Henry Hub très bas creuse l’écart même à TTF inchangé. Lire le spread sans regarder ses deux composantes conduit à attribuer au seul prix européen ce qui tient parfois à l’abondance américaine.

Ce que le spread contient

Décomposer l’écart révèle qu’il n’est pas un bloc homogène mais la somme de plusieurs composantes. La première est le coût de la chaîne du gaz naturel liquéfié. Le gaz américain expédié vers l’Europe supporte les frais de liquéfaction, de transport maritime et de regazéification ; tant qu’il reste rentable d’envoyer une cargaison, ces frais fixent un plancher en dessous duquel l’écart ne descend pas. Le spread incorpore donc, structurellement, le prix du pont logistique entre les deux marchés.

La deuxième composante tient à l’équilibre offre-demande propre à chaque rive. Aux États-Unis, l’abondance de la production intérieure entretient un prix bas ; en Europe, la dépendance aux importations expose le prix à toute tension d’approvisionnement. Le spread reflète ainsi, à chaque instant, la différence de situation entre une zone bien pourvue et une zone importatrice. La troisième composante est la capacité physique disponible : nombre de méthaniers, terminaux de regazéification, contrats de long terme déjà engagés. Quand cette capacité est saturée, l’arbitrage ne peut plus réduire l’écart, et le spread s’élargit indépendamment des fondamentaux de prix.

Une quatrième composante, souvent omise, joue au détriment de l’Europe : le coût du carbone. Le système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne renchérit l’usage des combustibles fossiles, ajoutant au coût complet de l’énergie européenne une charge absente, à ce jour, du marché américain. Pour une lecture en termes de compétitivité industrielle, le différentiel pertinent n’est donc pas le seul spread gazier, mais le spread augmenté de cet écart réglementaire. La fracture des prix se double d’une fracture de tarification du carbone.

Aucune composante ne domine en permanence, et c’est ce qui rend le spread informatif plutôt que mécanique. Lors d’un hiver rigoureux aux terminaux saturés, c’est la capacité qui creuse l’écart ; en période douce et bien approvisionnée, le plancher de transport et l’équilibre d’offre le fixent ; tout au long de l’année, le coût du carbone ajoute un supplément régulier du côté européen. Bien lire le spread, c’est se demander à chaque instant quelle composante travaille — et non traiter le chiffre comme une propriété figée des deux marchés.

Du spread à la compétitivité

L’intérêt du spread dépasse la description de marché : il se lit comme un indicateur de compétitivité relative. Pour une activité où l’énergie pèse lourd dans les coûts, un écart durable signifie qu’une usine européenne supporte une facture sans rapport avec celle de sa concurrente américaine. Le spread devient alors une mesure, secteur par secteur, de l’avantage ou du handicap énergétique d’une implantation. C’est cette lecture qui justifie son suivi par les décideurs industriels, au-delà des salles de marché, et qui le relie directement au coût pour l’industrie européenne des filières les plus exposées.

Cette interprétation appelle une précaution épistémique. Le spread est un fait observable, calculé à partir de deux séries de prix publiques ; le différentiel de compétitivité qu’on en déduit est, lui, une inférence. Elle suppose que l’énergie représente une part significative de la structure de coût — ce qui est vrai des filières énergivores, mais faux de la majorité de l’économie. Appliquer le spread comme verdict de compétitivité à des secteurs où l’énergie est marginale conduirait à surestimer son effet. La rigueur impose de distinguer le nombre, solide, de sa portée, qui dépend du secteur considéré. C’est sur ce socle de mesure que repose l’ensemble de la fracture des prix du gaz et de ses conséquences, et plus largement les analyses des marchés physiques de l’énergie.

Pourquoi ce n’est pas un spread pétrolier

Une comparaison répandue peut induire en erreur : assimiler le spread gazier à un écart entre deux références pétrolières, comme celui qui sépare le brut américain du brut européen. Les deux sont des écarts entre prix régionaux, mais leur nature diffère profondément. Dans le pétrole, l’écart reflète surtout des frictions logistiques — coûts d’acheminement, contraintes de raffinage, goulots d’exportation — à l’intérieur d’un marché par ailleurs mondial et arbitré. Cet écart tend à se résorber dès que l’arbitrage redevient rentable, parce que le pétrole circule librement.

Le spread gazier ne se résorbe pas de la même façon. Il sépare deux marchés que rien n’oblige à converger tant que la capacité de transport reste limitée. Là où le spread équivalent sur le pétrole mesure une friction au sein d’un marché unifié, le spread gazier mesure une fracture entre deux marchés structurellement distincts. Confondre les deux conduit à attendre du gaz un retour à l’équilibre qui, pour lui, n’a aucune raison mécanique de survenir. C’est une différence de nature, pas de degré.

Erreur fréquente

On suppose souvent que le spread gazier finira par se refermer, comme un écart entre deux prix du pétrole. Cette attente est trompeuse : un spread pétrolier se résorbe par arbitrage parce que le brut circule librement, tandis que le spread gazier sépare deux marchés que la contrainte de transport maintient distincts. Il se réduit quand la capacité de liaison augmente, mais rien ne le ramène mécaniquement à zéro.

Le spread TTF / Henry Hub est ainsi l’instrument central pour lire la fracture gazière : un nombre unique, à condition de le calculer correctement et de l’interpréter avec mesure. Bien converti, il dit l’ampleur réelle de l’écart de coût ; bien décomposé, il en révèle les ressorts ; bien encadré, il éclaire la compétitivité sans la résumer. C’est moins un signal de marché qu’une grille de lecture du coût de la séparation entre deux mondes énergétiques.

Mis à jour le 12 juillet 2026

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