Comment le taux du Livret A est calculé : la formule réelle et ses dérogations

Le taux du Livret A obéit à une formule publique : moyenne semestrielle de l’inflation hors tabac et d’un taux monétaire, l’€STR, arrondie, avec un plancher. Mais cette formule n’est qu’une proposition, et le gouvernement s’en écarte régulièrement depuis 2008.
Décomposer la formule terme par terme, puis recenser chaque dérogation, fait apparaître un écart récurrent entre le taux que produit le calcul et le taux réellement servi.
La formule du Livret A moyenne l’inflation hors tabac et l’€STR, arrondit au dixième et applique un plancher de 0,5 %, mais le gouvernement garde le pouvoir de s’en écarter, et il l’a fait à répétition depuis 2008.
- Depuis 2021, le taux théorique vaut la moyenne de l’inflation hors tabac (INSEE) et de l’€STR sur six mois, arrondie au dixième de point, avec un plancher légal de 0,5 %.
- La formule a été refondue plusieurs fois : version 2008–2016 fondée sur l’EONIA et un arrondi au quart de point, puis la version actuelle entrée en vigueur en février 2020.
- Le gouvernement a dérogé dans les deux sens : gel à 0,75 % de 2015 à 2020 au-dessus de la formule, gel à 3 % de 2023 à 2025 pour lisser le choc inflationniste, relèvement de 1,4 % à 1,5 % en février 2026.
- L’écart entre taux-formule et taux appliqué mesure un coin politique que les présentations grand public ne montrent jamais.
La plupart des épargnants ignorent que le taux du Livret A obéit à une formule publique. Depuis sa dernière réforme, ce taux est calculé deux fois par an comme une moyenne semestrielle de l’inflation hors tabac, mesurée par l’INSEE, et d’un taux de marché monétaire, l’€STR publié par la Banque centrale européenne, avec une règle d’arrondi. La Banque de France propose, le ministre arrête. Mais la formule n’est qu’un point de départ : depuis 2008, le gouvernement a régulièrement dérogé, par des gels, des planchers et des arrondis favorables, chaque fois que le taux issu du calcul devenait gênant, à la hausse comme à la baisse. Cet article décompose la formule terme par terme, puis recense les dérogations gouvernementales, et confronte le taux-formule implicite au taux réellement appliqué. Cette lecture mécanique prolonge, en la précisant, l’arbitrage politique du taux posé au niveau du cluster.
La formule, terme par terme
Dans sa version en vigueur, codifiée par l’arrêté du 27 janvier 2021, le taux du Livret A repose sur la demi-somme de deux composantes calculées sur les six derniers mois disponibles. La première est l’inflation hors tabac en glissement annuel, telle que publiée par l’INSEE : elle capte l’érosion des prix subie par le ménage. La seconde est l’€STR, le taux interbancaire au jour le jour de la zone euro publié par la Banque centrale européenne, qui a remplacé l’ancien indice EONIA : elle capte le coût auquel une banque pourrait placer la même liquidité sans risque de crédit. La moyenne de ces deux composantes est ensuite arrondie au dixième de point le plus proche, et un plancher légal de 0,5 % interdit toute révision en deçà de ce seuil, quel que soit le résultat du calcul.
Concrètement, la mécanique se lit ainsi pour la révision de février 2026. Sur le semestre de référence, l’inflation hors tabac moyenne ressortait faible, autour de 0,8 % en glissement annuel selon les données définitives de décembre 2025, tandis que l’€STR se stabilisait aux environs de 1,93 % depuis la fin de 2025. La demi-somme de ces deux termes conduit à un taux théorique proche de 1,4 % après arrondi. C’est exactement le chiffre qu’aurait produit l’application stricte de la formule, et c’est le point de départ sur lequel la Banque de France a fondé sa recommandation au ministre.
Deux traits de cette formule pèsent sur le résultat. Le premier est le calendrier : la révision est semestrielle et fondée sur des moyennes passées, si bien que le taux applicable au 1er février et au 1er août reflète l’inflation des six mois précédents, pas celle du moment. En période de retournement rapide, ce décalage crée un retard mécanique. Le second est l’incorporation d’un terme monétaire : en liant le taux à l’€STR, le régulateur le rend sensible à la politique de la Banque centrale européenne, de sorte qu’une baisse des taux directeurs tire la rémunération vers le bas indépendamment de l’inflation. La décrue observée en 2025 et au début de 2026 doit ainsi autant au reflux des taux courts qu’à celui des prix.
Une formule qui a beaucoup changé
La formule actuelle n’est pas un invariant : elle est l’aboutissement de plusieurs refontes. Entre février 2008 et novembre 2016, le taux retenait le chiffre le plus élevé, arrondi au quart de point, entre l’inflation majorée d’un quart de point et la moyenne de l’EONIA et de l’inflation. Ce mode de calcul, plus généreux dans son principe puisqu’il retenait le maximum de deux termes, a accompagné la remontée du taux à 4 % en août 2008, au plus fort de l’inflation d’avant-crise. En novembre 2016, une nouvelle formule fut publiée, mais elle ne fut jamais appliquée : le taux resta gelé.
La refonte décisive fut annoncée fin 2017 puis confirmée en avril 2018 par le ministre de l’Économie, pour une entrée en vigueur au 1er février 2020. Elle a remplacé l’EONIA, voué à disparaître, par l’€STR, fixé la demi-somme de l’inflation et de ce taux monétaire, abaissé l’arrondi au dixième de point et introduit le plancher de 0,5 %, assorti d’une règle de lissage limitant à un demi-point l’écart entre deux révisions successives. L’arrêté du 27 janvier 2021 a consolidé cet ensemble, et l’EONIA a été définitivement abandonné en janvier 2022. Cette histoire des réformes éclaire pourquoi la formule, loin d’être une donnée technique stable, relève de l’anatomie d’un placement réglementé qui évolue avec les choix publics.
Le catalogue des dérogations depuis 2008
L’histoire récente du Livret A est jalonnée de décisions où les pouvoirs publics se sont volontairement écartés du résultat du calcul. Le cas le plus net est le gel à 0,75 % entre août 2015 et février 2020. En juin 2015, avec des taux monétaires négatifs et une inflation hors tabac de 0,3 %, l’application de la formule aurait conduit à un taux de 0,5 %. Le gouvernement, jugeant ce niveau trop bas, a retenu 0,75 %, puis a gelé ce taux pendant près de cinq ans, officiellement le temps de préparer la refonte de la formule. Sur toute cette période, le taux appliqué est resté supérieur à ce que la mécanique aurait donné : la dérogation jouait alors en faveur de l’épargnant.
Le sens s’est inversé lors de l’épisode suivant. Après la remontée du taux à 3 % en février 2023, le gouvernement a maintenu ce niveau jusqu’au 31 janvier 2025. Ce gel a d’abord muté le choc inflationniste de 2023, en évitant que le taux ne suive intégralement la flambée des prix, ce qui aurait alourdi le coût du financement du logement social ; puis, à mesure que l’inflation refluait en 2024, le maintien à 3 % a fini par jouer dans l’autre sens, en conservant un taux supérieur à ce que la formule en reflux aurait commandé. Le gel à 3 % a donc lissé la trajectoire dans les deux directions avant de prendre fin lorsque l’écart est devenu intenable, avec la baisse à 2,4 % en février 2025 puis à 1,7 % en août 2025. La dernière révision, au 1er février 2026, relève enfin le taux de 1,4 % à 1,5 % pour mieux protéger le pouvoir d’achat. Ce que cette succession de taux a finalement produit en termes de pouvoir d’achat est l’objet d’une analyse distincte, qui reconstitue ce que cette formule a produit depuis 1960.
Une asymétrie se dégage de ce catalogue. En période de désinflation, lorsque la formule pousserait le taux très bas, le gouvernement tend à le maintenir au-dessus du résultat du calcul, par souci de la psychologie des épargnants et pour ne pas vider le produit de son attrait. En période de choc inflationniste, lorsque la formule pousserait le taux fortement à la hausse, il tend au contraire à en lisser la progression pour protéger le financement du logement et les banques. Le Livret d’épargne populaire obéit pour sa part à une règle distincte qui le maintient au-dessus du Livret A, dont la mécanique propre est détaillée dans l’analyse de la formule différente du LEP.
Le coin politique : formule contre application
De cette confrontation naît une grandeur que les communications grand public ne montrent jamais : l’écart entre le taux qu’aurait produit la formule et le taux réellement appliqué. On peut l’appeler le coin politique. Quand le gouvernement relève le taux de 1,4 % à 1,5 %, le coin est positif. Quand il gèle un taux que la formule pousserait plus haut, il est négatif. Reconstruire ce coin sur la durée suppose de recalculer, révision après révision, le taux-formule implicite à partir des données d’inflation et de l’€STR, puis de le soustraire au taux officiel. L’exercice transforme une suite de chiffres annoncés en une lecture de l’intention publique.
Ce coin n’est pas anecdotique. Il signale, à chaque révision, de quel côté le décideur a fait pencher l’arbitrage entre l’épargnant et le financement public. Mais il ne dit pas tout du résultat subi : un taux généreux par rapport à la formule peut rester inférieur à l’inflation, et un taux bridé peut lui rester supérieur. Ce qui détermine le pouvoir d’achat n’est pas l’écart à la formule, mais l’écart à l’inflation. Le coin révèle l’intention, le rendement réel révèle l’effet. Comprendre que le Livret A reste avant tout une réserve de précaution disponible, et non un instrument de rendement, éclaire enfin pourquoi cet écart importe plus pour l’analyse que pour la conduite à tenir, comme le développe l’analyse de la fonction d’épargne du livret.
Croire que la formule décide du taux est inexact. La formule produit une proposition que la Banque de France soumet au ministre, mais c’est la décision publique qui fixe le taux servi. Depuis 2008, cette décision s’est écartée du calcul à de nombreuses reprises, dans les deux sens, ce qui fait du taux du Livret A un paramètre arbitré, et non un résultat automatique.
La formule du Livret A offre donc une apparence de mécanique objective qui masque une réalité plus politique. Elle fournit un point d’ancrage, une référence proposée par la Banque de France, mais la décision finale appartient au ministre, qui l’a régulièrement amendée selon les circonstances. Lire le taux du Livret A suppose ainsi de tenir ensemble les deux faces de l’instrument : le calcul qui en donne la base, et l’arbitrage qui en fixe le niveau. La prochaine révision, attendue au 1er août 2026 sur les données du premier semestre, confrontera de nouveau le résultat de la formule à la décision du gouvernement, et l’écart entre les deux dira, comme à chaque échéance, de quel côté l’arbitrage aura penché.
Mis à jour le 25 juillet 2026
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