Or : que mesure exactement le prix spot du London Bullion Market ?
Le prix mondial de référence de l’or n’est pas une donnée unique mais un fixing institutionnel produit deux fois par jour à Londres, calibré sur un format précis de barre et un type précis de livraison.
Comprendre la mécanique de cotation est le préalable à toute lecture des séries historiques de l’or, et à toute comparaison entre marchés spot, futures et ETF.
Sur la plupart des sites financiers grand public, le prix de l’or est affiché comme une donnée unique mise à jour en temps réel. Cette présentation masque une réalité plus structurée : le prix de l’or est un faisceau de cotations dont une seule fait référence à l’échelle mondiale, le LBMA Gold Price administré par l’Intercontinental Exchange Benchmark Administration. Toutes les autres cotations — futures COMEX, parts d’ETF physiques, primes locales sur le Shanghai Gold Exchange, premiums sur barres kilo — s’arriment à cette référence par arbitrage, sans s’y confondre. Comprendre le périmètre exact de ce fixing est un préalable à toute analyse macro sérieuse de la série, et plus largement à la lecture complète du prix de l’or comme signal monétaire.
1. Du fixing téléphonique de 1919 au LBMA Gold Price électronique de 2015
Le fixing du prix de l’or à Londres est l’un des plus anciens benchmarks financiers modernes. Le London Gold Fixing naît le 12 septembre 1919, sous l’égide de cinq maisons bullion londoniennes — N M Rothschild & Sons, Mocatta & Goldsmid, Pixley & Abell, Samuel Montagu & Co, Sharps Wilkins — qui établissent un mécanisme téléphonique quotidien pour fixer un prix unique de référence destiné aux raffineurs, banques et trésoreries officielles. Le dispositif fonctionne d’abord une fois par jour, puis deux fois à partir de 1968. La composition des cinq membres évolue au cours du siècle mais le format reste stable jusqu’au début des années 2010.
La rupture intervient en 2015. Le 20 mars 2015, le fixing téléphonique cesse et le LBMA Gold Price administré par l’Intercontinental Exchange Benchmark Administration le remplace par un mécanisme d’enchères électroniques. La transition s’inscrit dans le sillage des réformes réglementaires post-Libor de 2012-2014 qui ont exigé des benchmarks financiers une transparence et une auditabilité accrues. La conséquence pratique pour le lecteur des séries longues est qu’avant mars 2015, la cotation publiée est le London Gold Fixing, et après cette date le LBMA Gold Price administré IBA. Les deux séries se raccordent sans rupture méthodologique majeure, mais l’opérationnel sous-jacent a profondément changé.
2. Mécanique des enchères : AM Fix, PM Fix, et le calage à 10 000 onces
Le LBMA Gold Price est établi deux fois par jour : AM Fix à 10:30 GMT, PM Fix à 15:00 GMT. La série FRED GOLDPMGBD228NLBM utilisée dans les analyses macro reprend exclusivement le PM Fix, disponible quotidiennement depuis le 1er avril 1968 — c’est cette série qui sert de référence pour toutes les corrélations or-dollar, or-TIPS, or-CPI évoquées sur Eco3min.
Le mécanisme d’enchères fonctionne par rondes successives. À l’ouverture de chaque session, l’IBA publie un prix candidat. Les participants directs accrédités — au nombre de douze à quinze selon les périodes, dont actuellement HSBC, JPMorgan, ICBC Standard Bank, Standard Chartered, Goldman Sachs, UBS, Morgan Stanley, Bank of China, Toronto-Dominion Bank, Bank of America, Société Générale — déclarent à chaque ronde leur intérêt acheteur ou vendeur en volume d’onces. Si l’écart entre l’offre et la demande agrégées dépasse 10 000 onces troy, l’IBA ajuste le prix candidat et ouvre une nouvelle ronde. La séquence s’arrête quand l’écart est sous le seuil de tolérance : ce prix d’équilibre devient le LBMA Gold Price publié pour la session. Chaque ronde dure typiquement 30 secondes ; une session complète atteint l’équilibre en quatre à huit rondes, soit deux à cinq minutes selon les conditions de marché.
Cette mécanique a deux propriétés analytiques importantes. Première propriété : le prix produit n’est pas un prix de transaction mais un prix d’équilibre virtuel à l’instant T ; les ordres déclarés se résolvent contractuellement au prix final, et tous les participants traitent leurs flux nets à ce prix unique. Seconde propriété : la transparence post-trade est nettement supérieure à celle du fixing téléphonique antérieur ; les volumes par session sont publiés agrégés.
3. Le périmètre good delivery : 400 onces, 99,5 % de pureté, livraison Londres
Le LBMA Gold Price s’applique à un objet physique strictement défini : l’or good delivery selon les standards LBMA. Concrètement, il s’agit de barres de 400 onces troy nominales (environ 12,4 kilogrammes), avec une pureté minimale de 99,5 % d’or fin, fondues par une raffinerie inscrite sur la Good Delivery List de la LBMA. Cette liste compte environ soixante-dix raffineries dans le monde et est dominée par les hubs suisses — Valcambi, PAMP, Argor-Heraeus, MKS PAMP — qui raffinent une part majoritaire de la production minière mondiale. D’autres raffineries inscrites se trouvent au Royaume-Uni (Asahi Refining UK), au Japon (Tanaka Kikinzoku), en Australie (Perth Mint), en Russie (Krastsvetmet, Prioksky), en Afrique du Sud (Rand Refinery) et aux États-Unis (Asahi Refining USA, Metalor USA).
La livraison s’effectue loco London : l’or est livrable physiquement dans un coffre fort LBMA-approved à Londres, principalement chez HSBC, JPMorgan, Bank of England (pour les comptes officiels), ICBC Standard, ou en deliverable equivalent dans les coffres des banques participantes. Le système fonctionne par allocation et écritures comptables : la grande majorité des transactions ne déclenche aucun mouvement physique de barres, seulement un transfert d’allocation entre comptes vault. Le stock physique total des coffres LBMA-approved à Londres est publié mensuellement par la LBMA depuis 2017 ; il oscillait autour de 8 500 tonnes fin 2024.
4. Spot LBMA, futures COMEX, ETF physiques : trois prix liés mais distincts
Trois marchés cotent l’or simultanément à l’échelle globale, et l’arbitrage entre eux est continu sans qu’aucun ne se confonde avec les autres. Le marché spot LBMA, mesuré par le London Fix deux fois par jour et coté en continu hors fixing par les market makers participants. Le marché futures du COMEX (CME Group), avec des contrats standardisés à 100 onces troy, échéances mensuelles, et livraison physique possible mais minoritaire — la grande majorité des positions étant fermées par offset avant échéance. Le marché des ETF physiques, dominé par le SPDR Gold Shares (GLD, lancé en novembre 2004 par State Street et le World Gold Council) et l’iShares Gold Trust (IAU), qui détiennent l’or physiquement dans des coffres alloués et émettent des parts adossées à un dixième d’once chacune environ.
Les trois prix sont liés par arbitrage mais diffèrent. Le spot LBMA est la référence ; le futures COMEX cote avec un léger contango en régime normal — c’est-à-dire un prix futures légèrement supérieur au spot, reflétant les coûts de stockage et le coût d’opportunité de financement —, et bascule en backwardation dans les phases de stress physique. Les ETF cotent un NAV très proche du spot mais avec un spread bid/ask et un total expense ratio (TER) appliqué chaque jour : le GLD prélève environ 0,40 % par an, l’IAU environ 0,25 %. Sur une décennie, le rendement de la part ETF accuse donc un écart cumulé visible avec la performance du spot brut.
Le LBMA Gold Price est la référence mondiale, mais il ne capte pas la totalité du marché physique. Plusieurs déviations locales coexistent durablement avec le prix de référence sans le contredire.
Le Shanghai Gold Exchange cote l’or en yuan avec une prime locale dite Shanghai premium, qui a oscillé entre -2 et +50 dollars par once depuis 2015. Cette prime reflète des conditions d’offre-demande spécifiques au marché chinois (restrictions d’importation, demande joaillerie saisonnière, capacités de raffinage), ainsi que les frictions de change yuan-dollar. L’or importé en Inde porte une prime de droit d’importation (gold import duty) qui s’établissait à 12,5 % avant 2024 puis a été réduite à 6 % en juillet 2024 dans le cadre du budget fédéral indien. Les barres kilos suisses — format préféré du marché asiatique — cotent avec un premium fabrication de quelques dollars par once par rapport à la barre 400 oz good delivery, reflétant le coût de re-fonte et de marquage par les raffineurs suisses.
La demande joaillerie et les pièces d’investissement portent des primes fabrication parfois substantielles : un Krugerrand sud-africain ou un Maple Leaf canadien peuvent coter 3 % à 8 % au-dessus du spot selon la liquidité du marché de détail. Ces primes locales ne contredisent pas la référence LBMA mais signalent que le prix unique mondial est une construction : utile, robuste, mais imparfaite à capter la dispersion physique réelle. Les analystes macro doivent en garder conscience pour ne pas surinterpréter une variation du spot LBMA comme un changement de régime global, alors qu’une prime locale peut absorber ou amplifier le signal.
Cette mécanique de cotation reste le point de départ pour lire l’or sur les séries longues, traitées dans les grands cycles de l’or depuis Bretton Woods. Pour situer ces cotations dans l’écosystème plus large des marchés physiques, la page les marchés physiques de matières premières agrège les analyses connexes sur pétrole, gaz, cuivre et minerais critiques. Pour la mécanique générique des déterminants de prix de l’or, hors questions de cotation, les déterminants théoriques du prix de l’or détaillent le rôle des taux réels, du dollar et des achats officiels.
- Le prix de référence mondial de l’or est le LBMA Gold Price (PM Fix à 15:00 GMT), administré par IBA depuis mars 2015 ; la série FRED GOLDPMGBD228NLBM utilisée dans les analyses macro est cette même série, disponible depuis avril 1968.
- Le mécanisme est une enchère électronique multi-rondes engageant douze à quinze banques bullion accréditées, avec calage par tolérance de 10 000 onces sur l’équilibre offre-demande.
- Le prix s’applique à l’or good delivery LBMA : barres de 400 onces troy, pureté minimum 99,5 %, fondues par une raffinerie de la Good Delivery List et livrables loco London.
- Spot LBMA, futures COMEX et ETF physiques sont trois marchés liés par arbitrage mais distincts ; les primes locales (Shanghai premium, India duty, barres kilos suisses, pièces d’investissement) coexistent durablement avec la référence sans la contredire.
Mis à jour le 19 mai 2026
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