Stablecoins, acheteurs structurels de Treasury bills : la plomberie dollar invisible

Temps de lecture : 19 minutes
Eco3min — Stablecoins, acheteurs structurels de Treasury bills : la plomberie dollar invisible

Les émetteurs de stablecoins sont devenus, sans communication particulière, parmi les plus gros acheteurs structurels de bons du Trésor américain à un et trois mois. Selon les attestations Tether du premier trimestre 2026 et les transparency reports mensuels de Circle, USDT et USDC détiennent ensemble plus de 130 milliards de dollars de T-bills courts — un volume qui les place, sur ce segment, derrière les fonds monétaires américains et le système bancaire, mais devant la plupart des banques centrales étrangères hors Japon. Cette dynamique transforme un marché qu’on présentait comme spéculatif en une couche infrastructurelle de la plomberie dollar offshore. La thèse de ce dossier : les stablecoins ne sont pas un actif crypto. Ce sont une nouvelle forme de shadow money dollar dont la croissance pèse sur le rendement des T-bills courts, accélère la dollarization hors du circuit bancaire traditionnel, et introduit des vulnérabilités systémiques que les ruées de mai 2022 et mars 2023 ont commencé à révéler.

Quel objet recouvre le terme « stablecoin » dans cette lecture

Le terme stablecoin désigne, dans le langage crypto courant, un actif numérique dont le prix unitaire est ancré à une devise de référence — le plus souvent le dollar — par un mécanisme dédié. La famille regroupe trois sous-catégories aux propriétés distinctes : les stablecoins adossés à une réserve d’actifs réels en monnaie fiat, les stablecoins surcollatéralisés en crypto-actifs comme DAI, et les stablecoins dits algorithmiques, dont la stabilité repose sur un système d’arbitrage avec un token volatil. La dernière catégorie a été disqualifiée par l’effondrement de TerraUSD en mai 2022. La présente analyse se concentre sur la première, qui concentre l’essentiel de la capitalisation et porte toutes les implications macro-financières du sujet.

Le périmètre observé regroupe principalement deux émetteurs : Tether (USDT) et Circle (USDC), qui pèsent ensemble plus de 90% de la capitalisation des stablecoins fiat-backed début 2026. La capitalisation totale du segment a franchi 200 milliards de dollars selon les agrégats DefiLlama de février 2026, contre moins de 30 milliards de dollars début 2021. Cette trajectoire représente une multiplication par sept en cinq ans, dans un environnement de taux qui a successivement été nul, fortement remontant, puis stabilisé à un niveau historiquement élevé. Le rythme de croissance ne s’est pas inversé pendant la séquence de remontée des taux 2022-2024, contrairement à l’hypothèse intuitive selon laquelle des taux élevés auraient érodé l’attractivité d’instruments dollar non rémunérés.

Cette résilience s’explique par la fonction d’usage des stablecoins, qui ne se réduit pas à la spéculation crypto. Selon les rapports Chainalysis Geography of Cryptocurrency 2024 et 2025, l’essentiel des volumes on-chain en USDT correspond à des transferts transfrontaliers — paiements commerciaux, transferts de fonds informels, hedge contre l’inflation locale dans des juridictions à devise faible. Le stablecoin sert de dollar numérique fonctionnel hors du circuit bancaire. Ce point est central pour l’analyse macro-financière qui suit : la demande nette de stablecoins n’est pas mécaniquement corrélée à l’appétit pour le risque crypto.

Une lecture antérieure publiée sur Eco3min a déjà abordé les stablecoins en dollars comme la colonne vertébrale silencieuse de la liquidité crypto, depuis le point de vue intra-écosystème. Le présent dossier se distingue par l’inversion de la flèche causale : la liquidité crypto est ici un sous-produit du phénomène, et l’objet macro-financier — la pression marginale sur les T-bills, la dollarization hors circuit bancaire, le profil shadow banking — devient le centre de l’analyse. Une lecture forex complémentaire existe également pour qui souhaite cadrer le sujet du côté des évolutions monétaires globales ; elle reste hors périmètre ici, le présent dossier étant strictement centré sur la mécanique T-bills et plomberie offshore.

Une zone d’analyse complémentaire est la couche infrastructurelle des stablecoins du point de vue des protocoles et des architectures techniques décentralisées. Le présent dossier s’en distingue en plaçant le centre de gravité hors du système crypto, du côté des conséquences pour la plomberie dollar mondiale.

La composition des réserves : ce que la couche T-bills recouvre

L’angle macro-financier du sujet se gagne ou se perd à la lecture des réserves qui adossent ces tokens. Circle publie mensuellement, depuis novembre 2022, un transparency report détaillant la composition de la réserve USDC ligne par ligne. La version d’avril 2026 indique une concentration sur des bons du Trésor américain à maturité moyenne d’environ trente jours, du repo overnight collatéralisé exclusivement en Treasuries, et une part minoritaire de dépôts bancaires conservés essentiellement chez BNY Mellon. La granularité permet de reconstituer le profil de duration de la réserve et son ratio cash/securities.

L’historique de cette publication est instructif. Avant le passage à la granularité ligne par ligne en novembre 2022, la communication Circle était plus synthétique et n’isolait pas les expositions bancaires individuelles. La concentration de réserve USDC chez Silicon Valley Bank, révélée en mars 2023 dans des conditions de stress, a accéléré l’évolution vers une transparence plus fine. Depuis lors, le rapport mensuel publie le nom des banques dépositaires, le nom du gestionnaire externe (BlackRock pour la part T-bills), et la maturité moyenne pondérée. Le secteur a converti cet épisode en standard de marché de fait.

Les attestations trimestrielles publiées par Tether sont moins détaillées. Le rapport du premier trimestre 2026, certifié par BDO Italia, indique une concentration similaire sur les T-bills 1-3 mois, mais maintient une part « autres expositions » historiquement plus opaque, qui a inclus dans des éditions précédentes des prêts collatéralisés en bitcoin et des positions sur certaines obligations corporate. Selon ce même rapport, les T-bills américains représentaient environ 84 milliards de dollars de la réserve Tether de fin mars 2026, ce qui constitue à lui seul l’une des positions individuelles les plus importantes sur ce marché.

La convergence est documentable : les deux émetteurs principaux concentrent leurs réserves sur le segment court de la courbe Treasury, avec une duration moyenne pondérée inférieure à deux mois. Cette concentration n’est pas accidentelle. Elle résulte d’un arbitrage économique simple — les T-bills 1-3 mois offrent le meilleur compromis entre rendement, liquidité quasi-immédiate et risque de prix négligeable — couplé à une contrainte réglementaire émergente que les futurs cadres MiCA en Union européenne et GENIUS Act aux États-Unis tendent à formaliser.

Cette convergence rapproche structurellement les émetteurs de stablecoins des fonds monétaires américains de type government, qui investissent eux aussi exclusivement en Treasuries courts et repo collatéralisé en Treasuries. La comparaison n’est pas seulement analogique : elle a des implications réglementaires et systémiques que les autorités américaines explicitent depuis 2023. Pour le détail des actifs, des maturités et des parts de marché comparées, on pourra consulter la mécanique du backing en T-bills courts qui décompose ligne à ligne les rapports Circle et Tether.

Le poids effectif sur le marché des bons du Trésor à court terme

Le segment des T-bills à 1, 3 et 6 mois est, par construction, l’un des marchés de dette les plus liquides au monde. L’encours total des Treasury bills s’établissait à environ 6 100 milliards de dollars fin mars 2026, selon les données Treasury Direct, soit une part voisine de 20% de la dette fédérale négociable. La distribution des détenteurs sur ce segment est concentrée : selon les Flow of Funds publiés par la Réserve fédérale au premier trimestre 2026, les fonds monétaires américains détenaient environ 2 700 milliards de dollars de T-bills, le système bancaire commercial environ 700 milliards, les ménages et institutions diverses environ 1 100 milliards, et les détenteurs étrangers environ 1 300 milliards.

Les stablecoins, à 130 milliards de dollars, se placent sur ce marché à un rang qui se compare directement à celui de banques centrales étrangères de taille moyenne. À titre de référence, selon les données du Treasury International Capital System, la Banque centrale du Brésil détenait environ 230 milliards de dollars de l’ensemble des Treasuries fin 2025, dont une partie seulement en T-bills courts. Le système financier de Hong Kong, intégrant l’Autorité monétaire et les principales banques, détient des volumes du même ordre. Ramené à la part T-bills courts spécifiquement, l’encours stablecoin se rapproche de celui d’acteurs comme la Suisse ou la Norvège.

L’écart absolu avec les fonds monétaires reste d’un ordre de grandeur — 2 700 milliards contre 130 milliards. Mais la trajectoire de croissance compresse cet écart. La position T-bill agrégée des stablecoins a été multipliée par environ 4 entre fin 2022 et début 2026, tandis que la position des MMFs progressait d’environ 60% sur la même période. À rythme constant, l’extrapolation porte la part stablecoin à 300-400 milliards de dollars d’ici fin 2027.

L’effet sur les rendements est plus délicat à isoler. Plusieurs travaux académiques ont tenté la mesure. Une étude publiée dans le Journal of Banking and Finance en 2024 par Ahmed, Aldasoro et Duley, qui utilise les variations hebdomadaires de capitalisation USDT et USDC pour identifier des chocs de demande exogène sur les T-bills 3 mois, conclut à une compression marginale des rendements de l’ordre de 3 à 7 points de base pour une croissance de 10% de la capitalisation totale stablecoin. La fourchette est étroite, mais elle confirme l’existence d’un effet économétriquement détectable. La Banque des règlements internationaux, dans son Working Paper No. 1058 de février 2023, parvient à un ordre de grandeur cohérent en utilisant une méthodologie différente fondée sur la microstructure de marché.

L’effet n’est pas symétrique. La demande stablecoin pour T-bills est largement inélastique au prix : un émetteur place ses entrées de capitaux quasi-instantanément en collatéral éligible, sans marge de manœuvre tactique. Cette inélasticité fait que la pression à la baisse sur les rendements est mécanique en phase de croissance, et que la pression à la hausse en phase de contraction est tout aussi mécanique. L’épisode de mars 2023, lors de la dépeg temporaire d’USDC, a fourni un test grandeur nature de cette dynamique : les rachats forcés ont contribué à une remontée transitoire des rendements 1-mois sur 48 heures, observée par la BIS dans une note de mars 2023.

La couche stablecoin dans la plomberie dollar offshore

La plomberie dollar offshore désigne l’écosystème des dépôts et créances en dollars détenus hors du système bancaire américain. Cette couche, dont les contours sont mal mesurés, est dominée historiquement par le marché eurodollar — dépôts et prêts interbancaires en dollars opérés par des banques non américaines, dont l’encours estimé par la BIS s’établissait à plus de 12 000 milliards de dollars en 2024. À côté de ce système classique se développe désormais une couche stablecoin dont les volumes annuels de transferts on-chain ont franchi 2 500 milliards de dollars en 2024 selon le rapport Chainalysis Geography of Cryptocurrency 2024.

La géographie de l’usage est documentée. L’Asie du Sud-Est concentre, selon Chainalysis, près de 30% des volumes USDT mondiaux, avec une concentration particulière sur le Vietnam, les Philippines et l’Indonésie. L’Amérique latine pèse environ 15%, avec un poids croissant de l’Argentine et du Brésil. La Turquie, le Nigeria et certains pays d’Afrique de l’Est complètent la cartographie. Dans ces juridictions, l’usage stablecoin n’est pas spéculatif : il sert de réserve de valeur dollar fonctionnelle dans des contextes d’inflation locale élevée, de contrôle des changes ou d’instabilité bancaire. Ce profil d’usage explique pourquoi la corrélation entre capitalisation stablecoin et indice CoinGecko Top 100 hors stablecoins est restée faible sur la période 2023-2025, autour de 0,3, alors que l’intuition aurait suggéré une corrélation élevée.

La distinction avec le système eurodollar classique est de nature économique. L’eurodollar fonctionne sur un modèle de fractional reserve banking : un dépôt en dollar dans une banque hors États-Unis sert de socle à un crédit en dollars, créant de la monnaie endogène. Le stablecoin fiat-backed fonctionne sur un modèle de réserve pleine : chaque token émis correspond, en théorie et selon les rapports d’attestation, à un dollar équivalent immobilisé dans un actif liquide. Cette absence de levier interne change le profil systémique. La couche stablecoin, à volume égal, génère mécaniquement moins de cycles de crédit que la couche eurodollar. Prolongement direct : crypto-actifs : mécanismes macroéconomiques, cycles et intégration financière. Cette différence est cependant atténuée par les pratiques émergentes de yield-bearing stablecoins et de stablecoins répliqués par des protocoles DeFi avec leverage, dont la part reste minoritaire mais croît selon les données DefiLlama de 2025.

La comparaison historique avec la croissance du marché eurodollar dans les années 1960 et 1970 fournit un contexte utile. Les dépôts eurodollar sont passés de quelques milliards au début des années 1960 à plus de 1 000 milliards à la fin des années 1970, redessinant la structure de financement offshore des multinationales et créant des angles morts réglementaires qu’il a fallu deux décennies aux banques centrales et à la BIS pour cartographier. La trajectoire stablecoin, à une autre échelle et avec d’autres moteurs, présente la même propriété d’extériorité réglementaire pendant sa phase formative.

Lecture eco3min — pourquoi cette couche n’apparaît pas dans les agrégats monétaires classiques

Les agrégats M1 et M2 publiés par la Réserve fédérale ne capturent pas les stablecoins. Les agrégats étendus incluant le shadow banking publiés par la Fed de New York ne les intègrent pas non plus de manière systématique. La couche stablecoin reste donc largement invisible aux indicateurs traditionnels de masse monétaire dollar. Selon les estimations BIS de 2024, la prise en compte des stablecoins ajouterait environ 200 milliards de dollars à un agrégat dollar global incluant l’eurodollar et les MMFs, soit environ 1% de l’ensemble. Le poids relatif est faible, mais l’angle de croissance et le profil de risque distinct justifient une lecture séparée.

L’examen des séries de rendement réel sur le segment court fournit un cadre macro complémentaire. Le rendement réel ex-post des T-bills 3 mois, calculé en déflatant le DTB3 publié par la Fed par le CPI, fournit une référence longue depuis 1948. Pour le détail historique, on pourra consulter le rendement réel historique des bons du Trésor 3 mois, qui retrace la séquence sur près de huit décennies et identifie les régimes structurels successifs.

Shadow money digital : un profil de risque inédit

La qualification de shadow money pour les stablecoins est une thèse académique stabilisée. Gary Gorton, professeur à Yale, et Jeffery Zhang, chercheur à la Réserve fédérale, ont publié en 2023 dans le Michigan Law Review un article intitulé « Taming Wildcat Stablecoins » qui formalise l’argument : les stablecoins partagent les caractéristiques économiques du private money des wildcat banks américaines du XIXe siècle — passifs convertibles en monnaie souveraine au pair, adossés à des actifs dont la qualité n’est pas garantie par une autorité publique, et susceptibles de subir des ruées en cas de doute sur la solvabilité de l’émetteur. La grille de lecture historique a une utilité prédictive : les wildcat banks ont produit, sur la période 1837-1863, des séquences récurrentes de défauts et de pertes pour les détenteurs, jusqu’à l’instauration du National Banking Act qui a uniformisé l’émission monétaire.

L’analogie a été testée empiriquement à deux reprises au cours des dernières années. La chute de TerraUSD en mai 2022 a effacé près de 18 milliards de dollars de capitalisation en quatre jours. La dépeg d’USDC en mars 2023 a vu le token coter jusqu’à 0,87 dollar pendant 48 heures avant de retrouver la parité après l’intervention publique sur Silicon Valley Bank. Les deux épisodes ne reposent pas sur le même mécanisme : Terra a subi un défaut algorithmique endogène lié à la dynamique réflexive de son modèle de backing, tandis que USDC a subi un choc bancaire transmis par sa concentration de réserve chez SVB. Mais les deux ont produit la même dynamique de marché secondaire : décrochage rapide du prix, ruée sur les rachats, gel partiel des canaux de redemption pour USDC pendant les heures où le marché bancaire américain était fermé. La lecture comparative est développée dans les ruées de 2022 et 2023 comme révélateurs, qui retrace la chronologie minute par minute des deux épisodes.

Asymétrie des dynamiques de ruée

Une ruée sur stablecoin n’a pas la même topologie qu’une ruée bancaire classique. Elle se déclenche en quelques minutes sur un marché secondaire 24/7, sans guichet à fermer et sans intervention possible d’une autorité de tutelle dans la fenêtre courte qui sépare le décrochage initial de la stabilisation ou de l’effondrement. Les épisodes Terra 2022 et USDC 2023 ont démontré que cette compression temporelle modifie la nature même du risque opérationnel pour les détenteurs.

L’absence de prêteur en dernier ressort est la propriété qui distingue le plus nettement la couche stablecoin du système bancaire commercial régulé. Les banques américaines bénéficient, via la Fed, d’un accès au discount window et, en cas de stress systémique, à des facilités spécifiques telles que le BTFP créé en mars 2023 lors de la crise des banques régionales. Les fonds monétaires américains bénéficient indirectement de garanties via les facilités MMLF et MMIFF activées en 2008 et 2020. Les émetteurs de stablecoins ne bénéficient d’aucun équivalent. En cas de stress généralisé sur la couche, la liquidation forcée des réserves T-bill se ferait à des prix de marché, sans relais public.

Cette absence définit le profil de risque résiduel. Elle a deux implications. La première est microéconomique : la qualité du backing devient le principal mécanisme de discipline pour les émetteurs, ce qui explique la convergence vers les T-bills courts comme actif de référence et la pression croissante pour la transparence des réserves. La seconde est systémique : un événement de stress majeur sur un émetteur dominant pourrait provoquer une vente forcée significative de T-bills, dont l’effet sur le segment court n’est pas trivial à isoler des autres mouvements de marché.

Les régulations en construction visent précisément à atténuer ces vulnérabilités. Le règlement MiCA de l’Union européenne, entré en vigueur pour le volet stablecoin le 30 juin 2024, impose aux émetteurs de stablecoins de référence (Asset-Referenced Tokens et E-Money Tokens) des règles strictes de réserve, de liquidité et de communication. Le GENIUS Act adopté par le Congrès américain en 2025 introduit un cadre fédéral équivalent, avec une supervision combinant l’OCC pour les émetteurs bancaires et un statut spécifique pour les émetteurs non bancaires. Les deux cadres convergent sur trois principes : réserve pleine, actifs liquides éligibles limités à T-bills, repo Treasuries et dépôts bancaires assurés, et publication régulière d’attestations.

Selon le Global Financial Stability Report du FMI d’octobre 2025, la dimension cross-border reste la moins couverte des cadres en construction. Les émetteurs servent des utilisateurs dans des juridictions dont les régulateurs n’ont aucune compétence sur l’émetteur, créant un trou de coordination que le Financial Stability Board a commencé à traiter sans encore le combler.

Trois implications macro-financières documentables

Pression marginale sur les rendements des Treasury bills courts

L’effet de la demande stablecoin sur les rendements T-bill 1-3 mois est modeste à l’échelle individuelle d’un émetteur, mais agrégé il devient mesurable. Selon les estimations académiques convergentes (Ahmed et al. 2024, BIS WP 1058 de 2023), une croissance de 10% de la capitalisation stablecoin globale comprime les rendements 3 mois d’environ 3 à 7 points de base. Sur une trajectoire de capitalisation passée de 50 à 200 milliards entre 2021 et début 2026, l’effet cumulé serait de l’ordre de 12 à 28 points de base sur le segment 1-3 mois. Cet ordre de grandeur reste inférieur à celui des grandes décisions de politique monétaire — un mouvement de 25 points de base sur les fed funds en transmission directe — mais il est significatif sur le compartiment court spécifiquement.

Accélération de la dollarization hors du circuit bancaire

La dollarization désigne l’usage de devise étrangère, ici le dollar, dans les fonctions monétaires d’un pays — réserve de valeur, unité de compte, moyen d’échange. Les épisodes historiques de dollarization (Argentine, Liban, Zimbabwe) reposaient sur l’usage de billets physiques ou de comptes bancaires en dollars dans les juridictions qui le permettaient. La couche stablecoin contourne le circuit bancaire en permettant la détention et le transfert de dollar numérique sans compte bancaire. Selon les rapports Chainalysis 2024 et IMF Working Paper 24/123 de juin 2024, l’adoption stablecoin dans les juridictions à devise faible suit des dynamiques différentes de celles de la dollarization classique, avec un seuil d’adoption plus bas (un smartphone et une connexion suffisent) et une volatilité d’usage plus élevée que celle des dépôts bancaires en dollars. Pour le cadre macro plus large dans lequel cette dynamique s’inscrit, on pourra consulter crypto-actifs et régimes de liquidité qui développe le rapport entre intégration institutionnelle et conditions financières.

Une catégorie de risque systémique au profil distinct

Le risque systémique propre à la couche stablecoin combine trois caractéristiques inhabituelles. La première est la concentration : USDT et USDC concentrent ensemble plus de 90% du segment, ce qui crée un risque idiosyncrasique d’émetteur très élevé. La seconde est l’opacité partielle : malgré l’amélioration des transparency reports, les rapports trimestriels Tether ne fournissent pas la granularité quotidienne nécessaire à un suivi de stress. La troisième est l’absence de prêteur en dernier ressort, déjà documentée. Le Financial Stability Board, dans son rapport d’octobre 2023, a explicitement classé les stablecoins de référence parmi les vulnérabilités systémiques émergentes, recommandant un cadre de surveillance internationale coordonnée qui n’est, fin 2025, que partiellement mis en œuvre.

Une tension architecturale ouverte sur le sous-pilier de classification

Le présent dossier est classé dans le sous-pilier des infrastructures crypto, ce qui reflète l’origine technique des stablecoins. Mais l’angle macro-financier développé ici relève structurellement du sous-pilier consacré au système dollar mondial et à la plomberie monétaire offshore. Cette tension est lisible et délibérée. Elle reflète l’état d’évolution actuel du sujet : les stablecoins sont nés comme infrastructure crypto, mais leurs implications dépassent désormais largement ce périmètre. La résolution de cette tension architecturale relève d’un choix éditorial à long terme — soit créer un sous-pilier dédié aux digital monies dans le pilier monétaire, soit maintenir le rattachement actuel en explicitant la dérivation. Le présent dossier laisse cette question ouverte, en assumant le double cadrage.

Synthèse — ce que cette plomberie invisible change pour la lecture du système dollar

La thèse défendue dans ce dossier se résume en trois propositions empiriques. Premièrement, la couche stablecoin est devenue, à 130 milliards de dollars de T-bills détenus début 2026, un acteur structurel du marché des bons du Trésor américain à court terme, comparable en taille à des banques centrales étrangères de taille moyenne et exerçant une pression marginale documentable sur les rendements 1-3 mois. Deuxièmement, cette couche fonctionne comme une nouvelle forme de plomberie dollar offshore, au profil économique distinct de l’eurodollar classique par l’absence de levier interne et la présence d’un usage transfrontalier non spéculatif documenté. Troisièmement, elle introduit dans le système financier mondial une catégorie de risque systémique inédite, caractérisée par la concentration des émetteurs, l’opacité partielle des réserves, et l’absence de prêteur en dernier ressort.

Cadre d’analyse — variables à observer

Quatre familles de séries permettent de suivre empiriquement la couche stablecoin : capitalisation et flux nets via DefiLlama et CoinMarketCap (fréquence quotidienne) ; composition de réserve via les transparency reports Circle (mensuels) et les attestations Tether (trimestrielles) ; effets de marché via DTB3 et la Treasury yield curve publiée par la Fed (hebdomadaire) ; cadre réglementaire via les publications BCE pour MiCA et Trésor américain pour le GENIUS Act. La triangulation entre ces sources permet une lecture qui ne dépend pas des narratifs intra-écosystème.

La lecture de la couche stablecoin se complète utilement par les régimes monétaires globaux et les conditions de liquidité au sein desquels elle s’insère. Cette demande structurelle s’ajoute aux facteurs qui soutiennent la force du dollar sur la période récente — un régime cartographié dans le suivi DTWEXBGS de la force du dollar face au paradoxe des baisses de taux. Elle ne s’y substitue pas : elle ajoute une couche d’analyse à un cadre macro-financier dont les composantes principales — politique monétaire des grandes banques centrales, conditions de liquidité dollar, cycles de la courbe des taux — restent les déterminants premiers du segment court Treasury.

Questions fréquentes

Différence entre stablecoin fiat-backed et stablecoin algorithmique

Les stablecoins fiat-backed comme USDT et USDC reposent sur une réserve d’actifs réels en monnaie fiat — bons du Trésor courts, repo Treasuries, dépôts bancaires — censée couvrir la totalité de la circulation. Les stablecoins algorithmiques, dont TerraUSD était l’archétype, reposent sur un système d’arbitrage avec un token volatil sans réserve d’actifs externes. L’effondrement de Terra en mai 2022 a disqualifié de fait le second modèle dans son archétype le plus pur. Le présent dossier porte exclusivement sur la première catégorie.

Volume stablecoin détenu en bons du Trésor américain début 2026

Selon les attestations Tether du premier trimestre 2026 et les transparency reports Circle d’avril 2026, USDT détient environ 84 milliards de dollars de T-bills américains, et USDC environ 36 milliards de dollars. La somme agrégée incluant les autres émetteurs régulés s’établit autour de 130 milliards de dollars, soit 2,1% de l’encours total des Treasury bills (6 100 milliards selon Treasury Direct).

Rapport entre stablecoins et fonds monétaires américains

Les émetteurs de stablecoins fiat-backed et les fonds monétaires américains de type government investissent les mêmes actifs sous-jacents — T-bills courts et repo Treasuries — et exercent une fonction économique similaire de transformation entre passifs liquides et titres courts. Selon les Flow of Funds T1 2026 de la Réserve fédérale, les MMFs détiennent environ 2 700 milliards de dollars de T-bills, contre environ 130 milliards pour les stablecoins, soit un ratio d’environ 21 à 1. La trajectoire de croissance des stablecoins compresse cet écart trimestre après trimestre.

Impact des stablecoins sur les rendements des Treasury bills courts

Les estimations académiques convergent autour d’un effet de compression des rendements 3 mois de l’ordre de 3 à 7 points de base pour une croissance de 10% de la capitalisation stablecoin globale (Ahmed, Aldasoro et Duley 2024 ; BIS Working Paper 1058 de 2023). Cet effet est inférieur à celui des décisions de politique monétaire, mais il est économétriquement détectable et asymétrique en cas de contraction.

Mis à jour le 16 juin 2026

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